La dévotion au Sacré-Cœur de Jésus a été développée, par la providence divine, à travers des révélations privées (à sainte Catherine de Sienne, sainte Marguerite-Marie, etc…). Mais elle puise sa source authentique dans la Révélation de l’Amour de Dieu, dans la révélation avec un grand R : l’Écriture Sainte et particulièrement les Évangiles, qui manifestent que « Dieu est Amour ». Nous reprendrons donc dans un premier temps ces textes, et verrons à travers quelques commentaires de saint Thomas d’Aquin comment cet amour de Dieu a été compris et contemplé, en particulier dans la dévotion au Sacré-Cœur de Jésus.
Comme saint Thomas l’Apôtre, mettons notre main dans le côté ouvert de Jésus, qui laissa jaillir le sang et l’eau de l’amour de Dieu et contemplons cette charité inépuisable manifestée dans le Sacré-Cœur.
Le Dieu de l’Ancien Testament est-il froid et insensible ?
L’impression (trop) rapide que l’on se fait parfois du Dieu de l’Ancien Testament est celle d’un vengeur tyrannique et froid, auquel on a beau jeu d’opposer un Dieu du Nouveau Testament qui serait bon et miséricordieux. Il est vrai que certains textes de l’Ancien Testament semblent y incliner, mentionnant l’anathème : l’expulsion voire l’extermination des populations païennes sur ordre de Dieu (Dt 7, 21-24 ; 9,3 ; Jos 6,21 ; 8,1-29 ; 1S 15). Certains psaumes, dits imprécatoires, appellent à la vengeance avec une telle violence qu’ils ont été tout simplement écartés du psautier lors de la réforme liturgique de l’office divin (Ps 58, 83, 109).
Mais l’Ancien Testament contient aussi les textes les plus touchants sur la tendresse du cœur de Dieu (Ps 22 ; Is 43 ; Is 49 ; Ez 36 ; Os 11…).
Mais réduire le Dieu de l’Ancien Testament à ces expressions hyperboliques et imagées, ne tient compte ni du contexte de leur formulation, ni de la pédagogie divine, évoluant progressivement jusqu’à la plénitude de révélation du Nouveau Testament. C’est bien le même Dieu qui est à l’œuvre dans les deux testaments, mais un Dieu qui s’y dévoile progressivement, à mesure que les cœurs humains s’ouvrent à son message.
Le « cœur » de Dieu dans l’Ancien Testament
Dieu étant pur esprit, infiniment parfait, il n’a pas de cœur au sens physique. Et cependant, l’Ancien Testament parle (par image) du cœur de Dieu. En effet, puisque Dieu est un esprit, qui agit et se donne à connaître et aimer comme une personne, il est un être de relation qui connaît, aime, s’intéresse à nous. Parler du cœur de Dieu, c’est dire qu’il n’est pas une force impersonnelle, froide, aveugle, lointaine, un grand architecte qui règlerait d’une chiquenaude le sort de l’univers… Dès l’Ancien Testament, Dieu se montre personnellement intéressé à chacun de nous : ce mystère est celui de la Providence sur chaque âme humaine.
Ainsi parle le Seigneur : Oui, j’ai aimé Israël dès son enfance, et, pour le faire sortir d’Égypte, j’ai appelé mon fils. C’est moi qui lui apprenais à marcher, en le soutenant de mes bras, et il n’a pas compris que je venais à son secours. Je le guidais avec humanité, par des liens d’amour ; je le traitais comme un nourrisson qu’on soulève tout contre sa joue ; je me penchais vers lui pour le faire manger. Mais ils ont refusé de revenir à moi : vais-je les livrer au châtiment ? Non ! Mon cœur se retourne contre moi ; en même temps, mes entrailles frémissent. Je n’agirai pas selon l’ardeur de ma colère, je ne détruirai plus Israël, car moi, je suis Dieu, et non pas homme : au milieu de vous je suis le Dieu saint, et je ne viens pas pour exterminer[1]Os 11, 1-9..
Un amour viscéral et inconditionnel
L’Ancien Testament utilise le terme rahamim, dérivé du mot rehem, qui désigne le sein maternel ou parfois les entrailles, autrefois considérées comme le siège des sentiments. L’amour est ainsi décrit comme viscéral, et donc inconditionnel.
Dans son Retour du fils prodigue (1668), Rembrandt a peint les deux mains du père posées sur les épaules de son fils : l’une est masculine, l’autre féminine. On dit parfois que Dieu est un père au cœur de mère, car il a pour nous les « sentiments »[2]Dieu « ressent-il », a-t-il des émotions ou des sentiments ? La question est complexe : voir ci-dessous (dernier paragraphe). d’une mère pour le fruit de ses entrailles, d’une mère dont le cœur est blessé par les fautes de son enfant, qui souffre en ses entrailles mais jamais ne s’éloignera de lui, qui cherche toujours à s’en rapprocher, à le consoler, le relever.
Jérusalem disait : « Le Seigneur m’a abandonnée, mon Seigneur m’a oubliée ». Une femme peut-elle oublier son enfant, et n’avoir pas pitié du fils de ses entrailles ? Même si elle l’oubliait, moi, Je ne t’oublierai pas[3]Isaïe, 49, 14-15.
Cette image de l’amour maternel et viscéral de Dieu est éclairante. La raison de l’amour de Dieu ne peut pas être expliquée, pas plus qu’on ne peut expliquer l’amour d’une mère pour son enfant : Dieu nous aime sans autre raison que sa volonté de nous aimer. Son amour est un mystère de don inconditionnel : nous en sommes le fruit, et non la cause, car ce n’est pas pour nous que Dieu nous aime. De même qu’une mère a aimé son enfant avant qu’il ne vienne au monde, qu’elle l’a conçu par amour, Dieu nous connaît et nous aime de toute éternité.
Avant même de te façonner dans le sein de ta mère, je te connaissais ; avant que tu viennes au jour, je t’ai consacré[4]Jr 1, 5..
Ajoutons une différence supplémentaire : les hommes aiment parce qu’ils voient dans l’autre quelque chose d’aimable (une perfection qui attire), ils sont mus à l’amour de l’extérieur. Or chez Dieu, c’est l’inverse. Son amour n’est pas causé par une perfection, il est cause de toute perfection : parce qu’il nous aime, il nous crée, nous conserve, nous comble, nous rend meilleurs, nous sanctifie.
Un amour gratuit
Le thème du cœur et de l’amour viscéral de Dieu, dans l’Ancien Testament, nous parle donc d’un amour gratuit et éternel. Puisque la cause de son amour n’est pas en nous mais en lui, Dieu nous aimera toujours. Mais alors si Dieu ne peut pas ne pas nous aimer, c’est qu’il ne pourra jamais nous devenir indifférent, et que nous serons toujours invités à l’aimer : le cœur de Dieu est un appel incessant à l’amour.
Cet amour gratuit, par pure grâce, est désigné en hébreu par le mot hesed : il s’agit d’un amour inattendu, immérité, indépendant de notre fidélité, au-delà de tous nos espoirs. Mais cet amour demeure profondément exigeant, car il aime vraiment, c’est à dire qu’il ne se contente pas du confort apparent mais désire le bien véritable. Après avoir pardonné au peuple hébreu, malgré la transgression du veau d’or, le Seigneur passe devant Moïse et lui crie son nom : « Je fais grâce à qui je fais grâce, et j’ai pitié de qui j’ai pitié »[5]Ex 33, 19.. Descendu le lendemain matin dans la nuée, Dieu ajoute : « Le Seigneur, le Seigneur, Dieu tendre et miséricordieux, lent à la colère, plein d’amour et de vérité, qui garde sa fidélité jusqu’à la millième génération, supporte faute, transgression et péché, mais ne laisse rien passer, car il punit la faute des pères sur les fils et les petits-fils, jusqu’à la troisième et la quatrième génération[6]Ex 34, 5-7..
Dieu ressent-il quelque chose ?
Pour saisir la portée tout en nuances des anthropomorphismes de l’Ancien Testament, rappelons que les expressions qui mentionnent la souffrance du cœur de Dieu sont des images à bien comprendre. Chez nous, les mots « amour » et « miséricorde » sont associés à des sentiments : mais ce n’est que par analogie que l’on peut les appliquer en Dieu. Puisqu’il est pur esprit, l’amour, tel qu’il existe en Dieu, ne se réduit pas à nos catégories. Que se passe-t-il dans le « cœur » de Dieu ? On ne peut plaquer sur lui des sentiments humains.
Il serait donc faux de dire que Dieu, pur esprit, vivant dans une béatitude inamissible et infinie, souffre à la vue de nos péchés : ce serait incompatible avec ce bonheur absolu. Or si Dieu n’est plus parfait, il n’est plus Dieu. Dieu ne change pas, il ne peut être atteint ou modifié par des émotions ou des sentiments.
Mais dire que Dieu n’a pas de sentiments n’est pas négatif, au contraire : cela ne le rend pas insensible. Dieu n’a pas de sentiments parce qu’il a quelque chose de mieux, de plus parfait et plus haut : cette profondeur de l’amour dont parle saint Paul (Ep 3, 18) et que nous ne pouvons ici-bas ni pénétrer ni mesurer, ni même imaginer. Comment dire que Dieu serait indifférent à notre misère, quand il est mort pour nous sur la croix ?
Préservons le mystère du Dieu Trinité : il est aussi faux de dire que Dieu souffre que de dire qu’il ne souffre pas. Acceptons de ne pas pouvoir sonder Dieu, de ne pas percevoir dans les tréfonds de son cœur sa réaction face à notre péché et au mal que nous lui faisons et que nous nous faisons, par désobéissance.
Conclusion
Retenons que nous pouvons contempler abondamment les mystères du cœur de Dieu révélé dans l’Ancien Testament et qui s’exprime tant dans son inépuisable bienveillance envers les patriarches et tout son peuple que dans les accents sublimes des Psaumes et des grands prophètes. Mais nous ne pouvons prétendre sonder les profondeurs de cet amour, qui ne se dévoile dans l’ancienne alliance que peu à peu et sous un visage paradoxal. C’est pour révéler la plénitude d’amour de son cœur et nous faire entrer réellement dans son intimité que Dieu a décidé de s’incarner. En Jésus, l’amour de Dieu se fait chair, et cette chair est celle d’un cœur battant pour nous, saignant pour nous. Le mystère du Nouveau Testament est celui du cœur de Dieu qui se donne à connaître dans le Sacré-Cœur de Jésus. Nous entrerons dans cette contemplation le mois prochain.