En cette fête du Saint Nom de Marie nous sommes heureux de publier cet article de notre confrère paru récemment dans La lettre de Domvs Christiani (n°95 – lettre n° 3, 2025-2026), rubrique Le mot du PCS.

A mesure que les mois de notre année Domus Christiani s’écoulent, nous nous rendons compte de la place prépondérante que tient la Très Sainte Vierge Marie dans notre rédemption. En ce temps de renaissance de la nature je voudrais m’arrêter sur l’image du jardin à laquelle le sein de la Vierge Marie a été associé de tout temps dans la spiritualité chrétienne. Ce jardin ne manquera pas de nourrir notre contemplation.

Nous nous pencherons d’abord sur la période de l’hérésie jovinienne (IVe siècle) qui a contribué grandement au développement de cette allégorie mariale.

L’hérésie jovinienne

Jardin fermé, fontaine scellée, ta floraison est celle d’un jardin de délices. Cest vraiment un jardin de délices, dans lequel sont plantées tous les genres de fleurs et se trouvent tous les parfums des vertus ; et il est fermé de telle sorte quil ne puisse être violé ni souillé par aucune des tromperies insidieuses[1]Saint Jérôme, Contre Jovinien, Epistola XLVIII,21

C’est à Saint Jérôme que l’on doit ces lignes. Elles s’appuient directement sur le texte du Cantique des Cantiques : « Elle est un jardin bien clos, ma sœur, ô fiancée; un jardin bien clos, une source scellée[2]Cant 4,12 ». Et saint Jérôme ajoute « il est fermé de telle sorte quil ne puisse être violé ni souillé ».

Saint Jérôme avait à lutter contre l’hérésie jovinienne, qui niait la virginité de Marie. Il surnommait le moine Jovinien, fer de lance de cette hérésie, l’« Epicure du Christianisme ».  Jovinien s’opposait en effet à toute forme d’ascétisme chrétien et fut condamné comme hérétique par le pape Sirice au synode de Rome, puis à Milan par saint Ambroise, en 393. 

L’épicurisme était un courant issu de la philosophie antique, qui avait pour objectif principal d’atteindre le bonheur par la satisfaction des seuls désirs « naturels et nécessaires ». Cette doctrine matérialiste encourageait la recherche d’un plaisir modéré et de la tranquillité de l’âme, tout en soulignant l’importance de l’amitié, de la connaissance et de l’absence de crainte de la mort. Le  « quadruple remède » d’Epicure s’énonce ainsi : « la non-crainte des dieux ; la non-crainte de la mort ; la possibilité d’atteindre le bonheur ; la possibilité de supporter la douleur ».

C’est l’enseignement qu’il dispensait dans son fameux « jardin d’Epicure », école philosophique ouverte aux hommes, aux femmes et même aux esclaves, créée en 306 av. JC au nord d’Athènes. L’objectif de cette philosophie païenne était de parvenir à l’ataraxie, paix de l’âme ou plus fidèlement à l’étymologie « absence de troubles ». Or on peut faire bien des parallèles entre notre époque et celle d’Epicure.

Mais saint Jérôme veut transposer cette philosophie au Christ et passer du jardin d’Epicure à celui du sein de la Vierge, mère du Christ et de l’Eglise, ce jardin délicieux aux portes closes, où l’Esprit fit miraculeusement irruption le jour de l’Annonciation. Car ce n’est pas l’homme qui trouve en lui-même la source de son salut, c’est Dieu qui le lui donne par Marie. 

En Marie, nouvelle Eve, l’Eden – jardin originel – est donc rouvert, mais avec la coloration printanière de la rédemption dans le sang de son Fils, vin nouveau né de la vigne fertile, dont le grain broyé par la mort nous a rendu la vie. 

Le jardin originel, on s’en souvient, avait été fermé après la chute. Or Epicure l’ignorait. L’ange qui tient l’épée de feu y fut placé pour en interdire l’entrée aux fils des hommes. Le jardin prit alors l’aspect d’un temple désolé. Mais avant l’Incarnation la promesse du salut fut déposée dans un autre jardin : le cœur de l’homme. La philosophie d’Epicure, dans son humanisme déspiritualisé, était pour saint Jérôme comme un de ces buisson d’épines de l’évangile, qui empêche le déploiement de la bonne semence. 

En réponse au « quadruple remède » d’Epicure (tetrapharmakos) le christianisme de Saint Jérôme prône la crainte de Dieu (révérence) comme début de la sagesse. Il ne cherche pas à oublier la réalité de la mort en se réfugiant dans un matérialisme volontariste, mais la considère comme une Pâque, le passage à l’état glorieux et à la claire vision de Dieu. Le bonheur ne consiste pas simplement en un bien être terrestre, mais dans la joie d’une bonne conscience qui accueille et met en pratique la parole de Dieu. Cette Parole se fait entendre dans l’évangile de Jésus Christ, Fils unique du Père, envoyé parmi les hommes pour leur salut. Mais il ne s’agit pas non plus de supporter la douleur d’une manière stoïcienne mais d’en trouver les remèdes dans les plaies glorifiées du Christ.

Ainsi, le sein virginal de Marie accueillant le Christ est ce jardin à la floraison nouvelle qui manquait à Epicure pour voir au-delà du siècle. En lui sont tous les remèdes. Il figure et contient « la multitude des miséricordes du Seigneur[3]Ps 50,3 ».

Pour mieux goûter à ce remède du sein virginal arrêtons-nous sur cette notion du jardin qu’on retrouve un peu partout dans la Bible.

Le jardin

Lorsque Dieu nous a créés à son image et à sa ressemblance, il nous a placés dans un jardin, lieu de la gratuité. Quelle poésie ! N’est-ce pas là l’expression de son amour gratuit ? A la création, Dieu revêt les traits d’un jardinier qui prend soin de son œuvre.

Mais le divin Jardinier fut enseveli dans le jardin du sein virginal avant de connaitre l’obscurité du tombeau. Le jardin est avant toute floraison un lieu de mort. « Si le grain de blé tombé en terre ne meurt il reste seul et ne porte pas de fruit[4]Jn 12, 24 ». La virginité est en soi signe de mort, par son hermétisme à toute incursion extérieure. Mais le sein de la Vierge Marie fut le témoin du triomphe de la vie sur la mort par la puissance du Verbe conçu en elle. A la Résurrection, les pierres des parois intérieures du tombeau furent également les spectatrices uniques et privilégiées de cette victoire. Chez les chrétiens on ne nie pas la mort car elle est gage de vie. 

L’analogie entre la femme et le jardin est aisée. Les psaumes le disent : Uxor tua sicut vitis abundans « Ta femme est comme une vigne abondante »[5]Ps 123, 3 : « Ta femme est comme une vigne fertile qui borde ta maison, tes fils comme des plants d’olivier autour de ta table ».. L’Eglise, épouse du Christ est cette vigne qui comme l’arbre de la croix plonge ses racines dans le sein virginal de Marie. Le vin eucharistique jaillit du cœur transpercé du Christ, il devient le sang livré du Sauveur : de ce breuvage germe la louange (eucharistie, vin symbole de joie).  La comparaison entre nos foyers et la vigne eucharistique se laisse deviner. Il faut faire de nos foyers un lieu d’action de grâce tout comme le promeneur trouve la plénitude dans sa déambulation horticole. 

Du jardin (la femme) s’exprime (lève) l’action de grâce : Quia ex te ortus est sol justítiæ, Christus, Deus noster[6]Verset du 2nd répond des matines de la Sainte Vierge au samedi dit l’office divin au sujet de Marie : « Car c’est de vous qu’est sorti le soleil de justice, le Christ notre Dieu ». Le jardin est une image de gratuité. Cette gratuité s’incarne dans la femme, toute donnée à l’altérité, comme le signifie son extraction de la côte d’Adam. Adam a pour mission de cultiver la terre, de s’occuper du jardin : la femme est le jardin où la semence prend vie. La femme n’est pas le laboureur, elle est dépositaire d’une mission que l’homme ne pourra jamais accomplir, qui prend du temps, de l’énergie, implique toute sa personne et elle contribue ainsi à l’édification du monde. C’est ainsi qu’elle donne à la société sa stabilité, sa soif d’aimer. Sa vocation est d’être le lieu où s’épanouit la vie. L’image du jardin met en avant cette sacralité de la femme dont notre monde égalitariste est si cruellement orphelin.

Ayant parlé de la flore et de la semence, ajoutons que l’élément de l’eau est essentiel au jardin. La raison est évidente : sans eau les plantes meurent. Marie est selon saint Jérôme la « fontaine scellée » (c’est à dire inviolée) qui libère pourtant l’eau de la purification nécessaire à la nouvelle naissance. C’est cette de cette eau baptismale que nous sommes aspergés au temps pascal. L’antienne du Vidi aquam, tirée de la prophétie d’Ezéchiel[7]Ez 47, 1 nous le rappelle : « J’ai vu l’eau jaillir du temple, du côté droit, alléluia ; et tous ceux que cette eau a atteints ont été sauvés, et ils chantent : alléluia, alléluia ». Le Christ est le temple rebâti en trois jours, d’où s’écoule du côté droit (son cœur transpercé) la vie restaurée. Ainsi s’accomplit cette prophétie d’Ézéchiel qui vit une eau jaillir de sous le seuil du Temple, du côté droit : l’eau y devient un fleuve puissant qui en s’écoulant redonne vie à tout ce qu’atteint ses ondes purificatrices. 

Les rocailles d’un jardin sont le refuge où on vient chercher la fraicheur. On pense naturellement au tombeau du Christ, ce sépulcre neuf, image du sein virginal. « Or, il y avait un jardin au lieu où il avait été crucifié, et dans ce jardin un sépulcre neuf[8]Jn 19, 41 ». C’est dans la fraicheur du sépulcre que l’incendie des passions trouve son salut, et c’est dans l’abri du sein virginal que le pécheur vient s’abriter. C’est aujourd’hui l’Eglise qui constitue le jardin, ce sein où les hommes et les femmes trouvent le salut. 

Ajoutons une dernière rocaille ; la « porte orientale ». Marie est la porte orientale par laquelle on entrait dans le Temple pour être purifié. Puis on avançait jusqu’au saint des saint avant de ressortir vers le jardin sépulcral où le Christ entra dans sa gloire.

Nos jardins de chrétienté

Le cloitre, jardin clos, entre autre symbolismes exprime l’amour des moines pour la Vierge Marie. Ils imitent sa vie par leur vœu de chasteté. Ils donnent la vie aux âmes par l’incandescence de leur prière, œuvre de l’Esprit Saint. 

Dans l’a liturgie, l’autel est le tombeau du Christ ou s’opère la mort et la Résurrection du Sauveur. Le corps et l’âme du Seigneur y sont séparés lors de la consécration : c’est sa mort. Ils sont réunifiés au Pax Domini [9]Commixtion du Corps et du Sang, lorsque le prêtre laisse tomber une parcelle de la grande hostie dans le calice. : c’est la Résurrection – « Que la paix du Seigneur soit toujours avec vous ». Il apparait aux disciples dans le cénacle les portes étant closes : le cénacle, lieu fermé à clé est encore une image du sein virginal d’où émane la puissance de Dieu. A la Pentecôte c’est le souffle de l’Esprit qui en sortira pour se rependre comme un feu ravageur dans tout l’univers.

 L’autel est aussi le nouvel arbre de vie dépositaire de la promesse du salut. Elle s’y accomplit définitivement. L’eau et le sang s’en écoule et se propagent comme en cascade vers la nef, où se tient le peuple de Dieu. L’église abrite la présence réelle du Seigneur dans le pain eucharistique comme jadis le sein de la Vierge enceinte. C’est sans doute aussi pour cela que nos aïeux ont décidé nombre de leur cathédrales à « Notre-Dame ».

Tous ces symbolismes nous font comprendre que l’accueil du Christ dans nos vies et nos foyers passe irrémédiablement par la Vierge Marie. Elle éteint nos égoïsmes dans sa virginité et les remplace par le parfum des vertus. Par elle nous respirons l’odeur de sainteté, cette bonne odeur du Christ qui n’est autre que Sa sainteté. La fleure sommitale de l’arbre de Jessé, Notre Dame, est assurément celle qui nous introduit dans le jardin du paradis nunc et in hora mortis nostrae. Amen

Références

Références
1 Saint Jérôme, Contre Jovinien, Epistola XLVIII,21
2 Cant 4,12
3 Ps 50,3
4 Jn 12, 24
5 Ps 123, 3 : « Ta femme est comme une vigne fertile qui borde ta maison, tes fils comme des plants d’olivier autour de ta table ».
6 Verset du 2nd répond des matines de la Sainte Vierge au samedi
7 Ez 47, 1
8 Jn 19, 41
9 Commixtion du Corps et du Sang, lorsque le prêtre laisse tomber une parcelle de la grande hostie dans le calice.