Le silence du Nouveau Testament
Le Nouveau Testament raconte la mort de Jésus bien sûr, mais aussi celle de personnages secondaires comme Judas, Étienne, Hérode Agrippa, etc. Cependant il ne dit rien de la mort des deux principaux apôtres, Pierre et Paul.
Pour saint Pierre, on peut juste déduire de la fin de l’évangile selon saint Jean un probable martyre :
“En vérité, en vérité, je te le dis, quand tu étais jeune, tu mettais toi-même ta ceinture, et tu allais où tu voulais ; quand tu auras vieilli, tu étendras les mains, et un autre te ceindra et te mènera où tu ne voudrais pas”. Il signifiait, en parlant ainsi, le genre de mort par lequel Pierre devait glorifier Dieu[1]Jn 21, 18-19.
Pour en savoir plus sur la mort de saint Pierre, il faut se tourner vers d’autres sources. Elles ne manquent pas, mais sont-elles fiables et convergentes ?
Les autres sources
Au VIe siècle, on disposait de quinze versions différentes de la mort de Pierre et Paul – quatre de Pierre, cinq de Paul et six de Pierre et Paul ensemble. On a estimé depuis lors que Pierre et Paul étaient morts ensemble à Rome le 29 juin 67, victimes de l’empereur Néron. C’est pourquoi le bienheureux Pie IX fêta un jubilé pétrinien en 1867. De même saint Paul VI en 1967 (mais non sans émettre de prudentes réserves sur l’historicité de la date). On relève aussi environ vingt-cinq allusions plus ou moins détaillées dans la littérature chrétienne, depuis la fin du premier siècle (épître de Clément de Rome aux Corinthiens) jusqu’à la fin du IVe (saint Jérôme). Mais tous ces récits tendent à diverger assez fortement.
La plus ancienne mention de la mort de Pierre (et de Paul) à Rome se trouve donc dans l’épître aux Corinthiens de Clément de Rome, troisième successeur de Pierre : le martyre est présenté comme la conséquence d’une « jalousie injuste » (5,4).
La version (apocryphe) des Actes de Pierre
Pour en savoir plus, il faut lire les « Actes de Pierre », un texte assez bref, écrit environ cent ans après la mort de Pierre, dans le troisième quart du deuxième siècle. Il relate principalement l’opposition de Simon-Pierre à un autre Simon, dit le Magicien (de son nom a été tiré le concept de « simonie »). Cependant l’Église a condamné ce document comme apocryphe au Ve siècle (on y décèle notamment des traces de gnosticisme et de docétisme). Cela ne l’a pas empêché d’influencer fortement la tradition chrétienne sur la mort du prince des apôtres.
Les dernières pages des « Actes de Pierre » sont donc consacrées au « Martyre de saint Pierre apôtre »[2]On peut les lire dans François Bovon, Pierre Geoltrain (éd.), Écrits apocryphes chrétiens, vol. 1, coll. « La Pléiade », Paris, Gallimard, 1997, p. 1107-1114.. En voici un résumé :
Le préfet de Rome, Agrippa, apprend que quatre de ses concubines sont devenues disciples de Pierre et ont décidé de vivre chastement. Albinus, un ami de l’empereur, constate, lui aussi, que sa femme se dérobe à lui pour les mêmes raisons. De même pour d’autres couples dans la ville. Agrippa et Albinus décident donc de faire périr Pierre. L’apprenant, les chrétiens supplient Pierre de s’enfuir pour survivre, afin de pouvoir plus tard reprendre son ministère. Pierre hésite mais cède à l’argument, motivé non pas par la lâcheté, mais par ses responsabilités apostoliques[3]Jésus avait prescrit aux apôtres : « si l’on vous pourchasse dans telle ville, fuyez dans telle autre » (Mt 10,23).. C’est quand il franchit les portes de la ville que Jésus lui apparaît, allant dans l’autre sens. Pierre lui demande alors où il va : « quo vadis ? ». Et Jésus de répondre : « j’entre dans Rome pour y être crucifié ». Pierre comprend alors que c’est à travers lui que Jésus veut être à nouveau crucifié. Il fait comprendre aux chrétiens affligés qu’il peut mourir, car Jésus seul leur est nécessaire. Agrippa le fait arrêter et ordonne qu’il soit crucifié. Pierre demande alors à être crucifié à l’envers, la tête en bas. Puis il est enseveli, d’une manière similaire à celle de Jésus. Néron déplore qu’il soit mort sans qu’on l’ait consulté, car il voulait lui infliger une mort longue et cruelle. Décidé à persécuter les chrétiens, il y renonce suite à un cauchemar.
La tradition de la « crucifixion inversée »
Selon Eusèbe de Césarée, Origène (IIIe siècle) aurait mentionné cette originalité. Cependant Tertullien (début IIIe) ne semble pas au courant de l’inversion de la crucifixion. À la fin du IVe siècle, saint Jérôme y verra une marque d’humilité, Pierre s’estimant indigne d’être crucifié comme Jésus. Au VIe siècle, on proposera aussi de lire ce choix de Pierre comme un désir d’avoir la bouche au niveau des pieds de Jésus crucifié, pour pouvoir les baiser.
Mais en réalité, le récit des Actes de Pierre le montre lui-même expliquant longuement son choix, une fois suspendu, dans un esprit très différent : sa position sur la croix serait le symbole de la chute du premier homme, quand il « inversa tous les signes de sa nature ». Dans cette position inversée, tout est vu à l’envers, ce qui reflète la situation de l’homme après le péché. L’homme s’incline vers ce qui est bas. D’où la nécessité de la conversion par la croix, pour retrouver la bonne orientation[4]On peut penser ici à la scène de l’exorcisme du possédé de Gadara : une fois délivré par Jésus, il est vu « dans son bon sens » (Mc 5,15 ; Lc 8,35)..
Les récits anciens : divergences et traditions
Comme on l’a vu, ce récit du martyre de Pierre est le plus ancien, mais pas le dernier. David Eastman a montré que les récits antiques du martyre de Pierre (et de Paul) présentent de fortes divergences, concernant tant le motif de la mise à mort que ses circonstances (date, lieu, mode…) : « au fil du temps, les historiens et les théologiens ont eu tendance à gommer ces aspérités, donnant l’impression que les sources anciennes s’alignaient toutes dans une certaine direction. Mais cette impression donne une fausse représentation des faits »[5]David L. Eastman, The Many Deaths of Peter and Paul, Oxford Early Christian Studies, Oxford, Oxford University Press, 2019, p. 9.. Bien souvent le contexte qui entoure ces récits aide à comprendre leurs différences. Finalement, si on ne peut douter que Pierre soit bien mort martyr à Rome sous Néron, on ne peut pas affirmer autre chose avec une certitude absolue. Tout dépend pour le reste du crédit que l’on accorde à la Tradition.
La question de la datation
L’archéologue Margherita Guarducci estimait cependant qu’il était possible de dater précisément l’exécution de saint Pierre. Elle serait advenue le 13 octobre 64, c’est-à-dire « trois ans, sept mois et vingt-sept jours » avant la mort de Néron (9 juin 68), selon une indication donnée dans un document apocryphe : l’Apocalypse d’Isaïe[6]Apocalypse d’Isaïe 4,1-14. Voir François Bovon, Pierre Geoltrain (éd.), op. cit., p. 520.. Si on compte trente jours par mois, cette période compte donc 1332 jours, soit deux fois 666, chiffre de la Bête d’Ap 13,18, désignant Néron[7]Voir notre article sur la mort de saint Pierre et sa datation : https://claves.org/13-octobre-64-le-martyre-de-saint-pierre/.
Ainsi le martyre aurait eu lieu 1332 jours avant la mort de Néron, mais aussi dix ans exactement après son accession au trône, le 13 octobre 54. Pierre serait mort le jour même des festivités du dixième anniversaire du « dies imperii »[8]Margherita Guarducci, « La data del martirio di Pietro », La Parola del passato – Rivista di Studi Antichi 119, Naples, 1968, p. 81-117 (à partir de la p. 104).. Madame Guarducci (célèbre pour les fouilles sous la basilique Saint-Pierre) soulignait que « les fêtes impériales étaient généralement solennisées par des sacrifices et des spectacles sanglants, et ce sur la base d’une croyance très ancienne selon laquelle le sang versé était à l’avantage des vivants »[9]Art. cit., p. 109.. On sait que le martyre de saint Polycarpe coïncide avec le dies imperii d’Antonin le Pieux ; et celui des chrétiens de Lyon avec le dies imperii de Marc Aurèle. Pour Néron, le sacrifice de saint Pierre sonnera le début de la fin du tyran païen.
La persécution de Néron : légende et histoire
Quoi qu’on en pense, on peut estimer au moins que le martyre de Pierre a eu lieu au Vatican, quelques mois après le terrible incendie de la ville (19-28 juillet 64), lors d’une persécution que racontent les Annales de Tacite.
Enfin il faut noter que la vindicte de Néron n’est peut-être pas seule en cause dans la mort de saint Pierre. Du témoignage de Clément de Rome dans son épître aux Corinthiens (5,4-7), et peut-être encore des Annales de Tacite (15,44), on peut déduire que le martyre de Pierre a été permis par une cause interne à l’Église : une trahison basée sur la peur, mais aussi la jalousie. Jésus avait annoncé : « beaucoup succomberont ; ce seront des trahisons et des haines intestines » (Mt 24,10. Voir aussi Mt 10,21.35-36). Pour Raymond Brown, dans le cas de Rome, « tout désigne des missionnaires chrétiens juifs intransigeants sur la circoncision », donc des judéo-chrétiens hostiles à la politique d’ouverture aux païens[10]Raymond E. Brown, John P. Meier, Antioche et Rome, coll. « Lectio divina » 131, Paris, Cerf, 1988, p. 161.. Dans le contexte de 64, les chrétiens les plus proches du judaïsme avaient moins de chances d’être poursuivis, puisque la persécution épargnait les Juifs. On peut envisager que certains judéo-chrétiens aient vu un double intérêt à dénoncer Pierre : éviter le martyre pour eux, et éliminer un puissant rival dans le christianisme naissant. Ainsi Pierre aurait été trahi par des chrétiens, comme Jésus avait été trahi par l’un des siens.
Références[+]
| ↑1 | Jn 21, 18-19 |
|---|---|
| ↑2 | On peut les lire dans François Bovon, Pierre Geoltrain (éd.), Écrits apocryphes chrétiens, vol. 1, coll. « La Pléiade », Paris, Gallimard, 1997, p. 1107-1114. |
| ↑3 | Jésus avait prescrit aux apôtres : « si l’on vous pourchasse dans telle ville, fuyez dans telle autre » (Mt 10,23). |
| ↑4 | On peut penser ici à la scène de l’exorcisme du possédé de Gadara : une fois délivré par Jésus, il est vu « dans son bon sens » (Mc 5,15 ; Lc 8,35). |
| ↑5 | David L. Eastman, The Many Deaths of Peter and Paul, Oxford Early Christian Studies, Oxford, Oxford University Press, 2019, p. 9. |
| ↑6 | Apocalypse d’Isaïe 4,1-14. Voir François Bovon, Pierre Geoltrain (éd.), op. cit., p. 520. |
| ↑7 | Voir notre article sur la mort de saint Pierre et sa datation : https://claves.org/13-octobre-64-le-martyre-de-saint-pierre/ |
| ↑8 | Margherita Guarducci, « La data del martirio di Pietro », La Parola del passato – Rivista di Studi Antichi 119, Naples, 1968, p. 81-117 (à partir de la p. 104). |
| ↑9 | Art. cit., p. 109. |
| ↑10 | Raymond E. Brown, John P. Meier, Antioche et Rome, coll. « Lectio divina » 131, Paris, Cerf, 1988, p. 161. |