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Une particularité méconnue mais très profonde de la religion chrétienne est sa nature relationnelle : être chrétien, c’est avoir rencontré un Dieu personnel. Comment se révèle-t-il à nous ? Comment pouvons-nous le connaître ? La question divise malheureusement les chrétiens, autour de la contestation protestante qui refuse, à la suite de Luther, de recevoir une autre source que l’Écriture et rejette ainsi la médiation de l’Église.
La lettre d’amour du Père
Avant d’entrer dans le détail des arguments avancés, illustrons la vision catholique par une simple comparaison. Dieu est un Père infiniment transcendant, mais qui souhaite se faire aussi proche que possible de ses enfants, sans pour autant contraindre aucunement leur liberté : il a choisi pour cela de nous envoyer sa Parole, qui est son propre Fils.
Un certain nombre de messagers – les prophètes – sont venus en avance pour préparer son avènement, dont les paroles et les actions ont été consignées dans le livre de l’Écriture. Ce dernier fut ensuite complété et achevé par les gestes et les dires du Verbe lui-même et de ses Apôtres. L’ensemble forme un tout cohérent, comme une grande lettre d’amour écrite par le Père pour ses enfants.
Si l’on en reste à la théorie de l’« Écriture seule » – en latin Sola scriptura : l’un des principes fondateurs de la Réforme –, on considère que la lettre du Père nous parvient directement « par l’opération du Saint-Esprit », et sans accompagnement, comme si chacun avait en lui les ressources nécessaires pour l’interpréter. Pour nous, catholiques, la lettre d’amour du Père, qui est son Fils lui-même, nous parvient par les mains d’un « facteur », qui est aussi interprète authentique et qui en garantit la vérité, prolongeant l’action du Verbe : l’Église.
Jésus a d’abord parlé
L’Écriture seule peut-elle s’authentifier elle-même ? Partons d’un argument de pure logique. L’Écriture sainte ne peut se satisfaire de garanties internes à sa propre authenticité sans risquer de paraître auto-référentielle : « La Bible est authentique parce que la Bible dit qu’elle est authentique » n’est pas un argument satisfaisant. Il est vrai que l’Écriture atteste de son propre caractère inspiré – « Toute l’Écriture est inspirée par Dieu, écrit saint Paul ; elle est utile pour enseigner, dénoncer le mal, redresser, éduquer dans la justice » (2 Tm 3,16). Mais elle ne peut fixer les limites exactes et le mode de cette inspiration, qui doivent être garantis par une autorité externe, unique manière d’éviter un certain arbitraire. C’est ainsi que l’établissement de la liste des livres inspirés – le « canon » des Écritures – fit partie des premières grandes préoccupations de l’Église. Cette délimitation traditionnelle fut remise en cause par Luther, celui-ci rejetant certains livres comme « apocryphes » car non compris dans le canon hébraïque, et mettant en doute l’inspiration de l’épître de saint Jacques.
L’Écriture n’est pas “solitaire”
À cette raison logique, ajoutons le fait que l’Écriture elle-même ne se revendique jamais comme unique source de la Révélation divine : au contraire, Jésus n’a pas écrit une ligne de la Bible, et ses apôtres – à l’instar de saint Paul – font constamment référence à leur enseignement oral comme nécessaire complément de leur témoignage écrit. En fait, la dimension orale de la transmission, c’est-à-dire la Tradition, a toujours précédé l’Écriture : Jésus et les Apôtres ont d’abord parlé, puis on a écrit… Ainsi les témoignages les plus originaux sont-ils ceux de la Tradition : de la liturgie par exemple, puisque les paroles de la consécration remontent aux premières messes célébrées par les Apôtres, avant que le récit de la Sainte Cène soit consigné par saint Paul et les évangélistes, à partir des années 50 du Ier siècle.
Histoire de l’Église
Ainsi, dans l’histoire de l’Église, les chrétiens ont toujours considéré l’Écriture et la Tradition sacrées comme un unique canal, ou comme deux sources distinctes mais complémentaires de la Révélation. Le Magistère, développé par les Papes et les conciles, l’enseignement des Pères de l’Église, le déploiement de la liturgie, le consensus des théologiens, le sens commun des fidèles, constituent une règle d’interprétation harmonieusement constituée, qui ne représente pas un obstacle ou une concurrence pour l’Écriture mais vient en permettre une bonne compréhension et en faciliter l’accès.
Nécessaire interprète
Sans interprète, l’Écriture demeure un rébus parfois indéchiffrable et un ferment de division. Pour quiconque a sérieusement ouvert la Bible, l’Écriture apparaît rapidement enveloppée d’un certain mystère : beaucoup de passages pris isolément semblent obscurs, parfois choquants ou contradictoires, et l’on serait vite tenté – si l’on était livré à soi-même – d’en tirer une interprétation à l’emporte-pièce pour s’éviter des incohérences dans la compréhension ou la mise en application. Ce n’est que lue dans son ensemble que la Parole divine révèle son sens plénier. Or notre intelligence humaine est loin de pouvoir faire cette lecture seule, sans l’assistance infaillible d’une autorité adjointe : l’Église. Sans cette référence unique, l’Écriture devient un ferment de division car son interprétation peut être personnalisée à l’infini, donnant naissance à ce jour à plus de 40 000 communautés protestantes aux doctrines parfois contraires.
Contrairement à ce que la référence à l’islam finit par faire rentrer jusque dans les mentalités chrétiennes, notre religion n’est pas une religion du livre mais de la Parole : Dieu ne s’est pas fait lettre mais le Verbe s’est fait chair. Il s’est donné à connaître et à aimer. C’est pourquoi l’Écriture seule ne peut suffire à nous faire entrer dans la connaissance d’amour du Dieu vivant, porte d’entrée de la vie trinitaire.
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