Parmi les différents mouvements qui trouvent leur origine dans les prises de position de Martin Luther (1483-1546) contre l’Église[1]Pour n’en citer que quelques-uns : les luthériens, les calvinistes, les évangéliques …, un point commun est l’idée selon laquelle « la vérité [religieuse] n’est contenue que dans la Parole de Dieu ; la Parole de Dieu elle-même ne se trouve que dans les écrits de l’Ancien et du Nouveau Testament : toute doctrine de la vérité doit donc reconnaître l’Écriture comme sa règle invariable et exclusive »[2]Karl Barth (auteur protestant), Parole de Dieu et Parole humaine, trad. P. Mauru, 1966, p. 249.. C’est le principe désigné par l’expression latine « sola Scriptura » (l’Écriture seule) ; c’est-à-dire, à l’exclusion de toute Tradition, ainsi que de toute autorité ecclésiastique. C’est le principe que formulait en 1646 la Confession de foi de Westminster[3]Texte écrit par une assemblée de pasteurs et de théologiens anglais, dont le but était « d’unir l’Église d’Angleterre et l’Église d’Écosse et de promouvoir le rapprochement de … Continue reading :
tout le Conseil de Dieu, c’est-à-dire tout ce qui est nécessaire à la gloire du Seigneur ainsi qu’au salut, à la foi et à la vie de l’homme, est expressément consigné dans l’Écriture ou doit en être déduit comme une bonne et nécessaire conséquence ; rien, en aucun temps, ne peut y être ajouté, soit par de nouvelles révélations de l’Esprit, soit par les traditions humaines » (1, 6)[4]Traduction française consultée en ligne : https://baptiste-lausanne.ch/wp-content/uploads/2021/05/Confession-Westminster.pdf (consulté le 20/08/2025)..
C’est donc en suivant ce principe de « sola Scriptura » que des protestants accusent par exemple l’Église catholique de croire ou de pratiquer des choses qui vont contre la Bible ou sont absentes de celle-ci. Afin de répondre à cette accusation dans notre série d’articles « L’Ecriture seule ? », nous commencerons par résumer l’enseignement catholique sur la Tradition et l’Écriture, pour montrer ensuite que le principe « sola Scriptura » n’est ni fonctionnel, ni historique, ni biblique.
Écriture et Tradition : l’enseignement de l’Église
Débutons donc d’abord dans ce premier article en résumant l’enseignement catholique sur l’autorité de l’Écriture Sainte et ses rapports avec la Tradition. Cet enseignement a été présenté par la constitution dogmatique Dei Verbum du concile Vatican II, dans les termes suivants :
La sainte Tradition et la Sainte Écriture sont donc reliées et communiquent étroitement entre elles. Car toutes deux, jaillissant de la même source divine, ne forment pour ainsi dire qu’un tout et tendent à une même fin. En effet, la Sainte Écriture est la Parole de Dieu en tant que, sous l’inspiration de l’Esprit divin, elle est consignée par écrit ; quant à la sainte Tradition, elle porte la Parole de Dieu, confiée par le Christ Seigneur et par l’Esprit Saint aux Apôtres, et la transmet intégralement à leurs successeurs, pour que, illuminés par l’Esprit de vérité, en la prêchant, ils la gardent, l‘exposent et la répandent avec fidélité : il en résulte que l’Église ne tire pas de la seule Écriture Sainte sa certitude sur tous les points de la Révélation[5]Il nous semble intéressant de citer ici l’original latin : « (…) quo fit ut Ecclesia certitudinem suam de omnibus revelatis non per solam Sacram Scripturam hauriat ».. C’est pourquoi l’une et l’autre [c’est-à-dire, la Tradition et l’Écriture, nda] doivent être reçues et vénérées avec un égal sentiment d’amour et de respect[6]n°9 ; texte repris partiellement par le Catéchisme de l’Église catholique aux n°80-82..
Et nous ajoutons, en reprenant également les mots de Dei Verbum, que le Magistère[7]C’est-à-dire, la fonction d’enseignement de l’Église, qui relève du pape et des évêques en communion avec lui. a seul reçu la charge d’interpréter authentiquement la Parole de Dieu, et que « ce Magistère n’est pas au-dessus de la Parole de Dieu, mais il est à son service, n’enseignant que ce qui a été transmis, puisque par mandat de Dieu, avec l’assistance de l’Esprit Saint, il écoute cette Parole avec amour, la garde saintement et l’expose aussi avec fidélité, et puise en cet unique dépôt de la foi tout ce qu’il propose à croire comme étant révélé par Dieu »[8]Concile Vatican II, Constitution dogmatique Dei Verbum, n°10..
“L’Église ne tire pas de la seule Écriture Sainte sa certitude sur tous les points de la Révélation”
En bref : la Révélation (c’est-à-dire la manifestation des vérités auparavant cachées, et qui sont nécessaires pour le salut) apportée par le Christ a été d’une part consignée par écrit (c’est la Bible), d’autre part transmise de manière orale (c’est la Tradition). C’est pourquoi, comme l’enseigne Dei Verbum, « l’Église ne tire pas de la seule Écriture Sainte sa certitude sur tous les points de la Révélation » (bien que la question soit débattue de savoir s’il existe des vérités révélées non contenues dans l’Écriture Sainte)[9]Cf. Abbé Bernard Lucien, Révélation et Tradition. Les lieux médiateurs de la Révélation divine publique, du dépôt de la foi au Magistère vivant de l’Église, Lourdes, Nuntiavit, 2009, p. … Continue reading. Enfin, dans le but de préserver la Révélation et d’en garantir l’interprétation, le Christ a institué une autorité chargée de la garder et de l’enseigner (c’est le Magistère).
Concluons ce premier article en soulignant le fait que la conception catholique des rapports entre Écriture et Tradition peut se réclamer de fondements présents dans l’Écriture Sainte elle-même[10]Nous utilisons ici la Traduction œcuménique de la Bible (2010)..
- Pour l’existence d’enseignements tant oraux qu’écrits, on cite par exemple 2 Tm 1, 13 (« Prends pour norme les saines paroles que tu as entendues de moi, dans la foi et l’amour qui sont dans le Christ Jésus ») et 2 Th 2, 15 (« Ainsi donc, frères, tenez bon et gardez fermement les traditions que nous vous avons enseignées, de vive voix ou par lettre »).
- Pour l’institution d’un Magistère par le Christ, on cite Mt 28, 19-20 (« Allez donc auprès des gens de tous les peuples et faites d’eux mes disciples ; baptisez-les au nom du Père, du Fils et de l’Esprit saint, et enseignez-leur à pratiquer tout ce que je vous ai commandé. Et sachez-le : je suis avec vous tous les jours, jusqu’à la fin du monde »).
Références[+]
| ↑1 | Pour n’en citer que quelques-uns : les luthériens, les calvinistes, les évangéliques … |
|---|---|
| ↑2 | Karl Barth (auteur protestant), Parole de Dieu et Parole humaine, trad. P. Mauru, 1966, p. 249. |
| ↑3 | Texte écrit par une assemblée de pasteurs et de théologiens anglais, dont le but était « d’unir l’Église d’Angleterre et l’Église d’Écosse et de promouvoir le rapprochement de l’Église d’Angleterre avec les Églises réformées du continent ». La Confession de foi a été substantiellement adoptée par plusieurs mouvements protestants. Cf. le pasteur Paulin Bédard, Introduction à la Confession de foi de Westminster. Son origine et son contexte historique, en ligne : https://www.ressourceschretiennes.com/article/introduction-confession-foi-westminster#__RefHeading___Toc45762_3796859397 (consulté le 20/08/2025). |
| ↑4 | Traduction française consultée en ligne : https://baptiste-lausanne.ch/wp-content/uploads/2021/05/Confession-Westminster.pdf (consulté le 20/08/2025). |
| ↑5 | Il nous semble intéressant de citer ici l’original latin : « (…) quo fit ut Ecclesia certitudinem suam de omnibus revelatis non per solam Sacram Scripturam hauriat ». |
| ↑6 | n°9 ; texte repris partiellement par le Catéchisme de l’Église catholique aux n°80-82. |
| ↑7 | C’est-à-dire, la fonction d’enseignement de l’Église, qui relève du pape et des évêques en communion avec lui. |
| ↑8 | Concile Vatican II, Constitution dogmatique Dei Verbum, n°10. |
| ↑9 | Cf. Abbé Bernard Lucien, Révélation et Tradition. Les lieux médiateurs de la Révélation divine publique, du dépôt de la foi au Magistère vivant de l’Église, Lourdes, Nuntiavit, 2009, p. 107-114). |
| ↑10 | Nous utilisons ici la Traduction œcuménique de la Bible (2010). |