Dans Devenir hostie (Artège 2025), le P. Joël Guibert propose une puissante méditation spirituelle sur l’appel à se livrer à Dieu comme le Christ s’est livré pour nous, pour devenir avec lui une victime de l’amour du Père. En des pages intenses et lumineuses, il invite le lecteur à entrer dans cette dynamique d’offrande, seul chemin vers une fécondité véritable.
Après avoir montré les fondements de la spiritualité victimale, avoir montré comment chacun peut parcourir ce chemin à travers l’union au Christ (par la prière d’oraison), la recherche de la conformité de volonté, la mortification et la réparation, le P. Guibert invite à offrir à Dieu ses souffrances et à s’offrir entièrement à lui.
Offrir ses souffrances : une participation à l’amour rédempteur
Après avoir posé les fondements de la spiritualité de l’offrande et tracé les étapes du chemin qui y conduit — oraison, conformité de volonté, mortification, réparation — le P. Guibert aborde une dimension essentielle et délicate : l’offrande de ses souffrances. Cette perspective, admet-il, provoque spontanément la peur ou le rejet. Et pourtant, elle se révèle comme un sommet dans le chemin de l’union à Dieu, à la lumière de la Croix du Christ.
Pour s’y engager, il faut comprendre que le chemin spirituel ne se résume pas à une unique conversion, mais à une série de conversions : conversion à l’amour, puis à la miséricorde (lorsque Dieu nous rejoint dans notre misère), ensuite à la vie dans l’Esprit (pour se laisser guider en tout par lui), et enfin — la plus décisive — à Jésus crucifié. Cette dernière consiste à embrasser la Croix pour entrer dans sa gloire. La qualité de notre amour pour Dieu se mesure alors à la manière dont nous accueillons cette science de la Croix, que le Christ ne réserve qu’aux âmes qu’il aime particulièrement : elle fut, en effet, la plus haute expression de son propre amour.
Pour comprendre cette « science de la croix », seul l’amour est capable d’en déchiffrer le sens. L’effroi ou la répulsion qu’elle peut inspirer est saine et naturelle : elle témoigne d’un bon équilibre psychologique. Mais il ne s’agit pas d’un héroïsme solitaire. La croix n’est jamais à porter seul. L’attitude juste est de s’approcher du Christ, de le laisser porter avec nous ce fardeau. Loin d’un dolorisme stérile ou d’un volontarisme éreintant, la spiritualité de la croix est celle de l’abandon confiant en Dieu, ce « Dieu de la joie » dont parlait saint François de Sales. La croix est le lieu d’un dépouillement fécond : elle met à nu nos illusions, notre manière faussée d’aimer ; elle nous vide de ce qui n’est pas Dieu, de ce qui n’est pas amour vrai, c’est à dire amour-don.
Dans cette perspective, la souffrance, si elle reste pénible, ne devient pas absurde. Grâce à la Passion du Christ, toute souffrance humaine est désormais habitée par sa présence de Ressuscité. Elle peut devenir un lieu de rencontre, de transformation, de fécondité. Plus encore, la manière dont une croix est accueillie influe sur sa charge : une croix subie augmente en amertume, une croix consentie s’allège mystérieusement. Ce retournement intérieur dépend de la qualité de notre abandon : car Dieu n’occupe que la place qu’on lui laisse. À un abandon timide correspond une grâce mesurée ; à un abandon généreux, une effusion plus abondante de la vie divine.
C’est pourquoi il faut passer du « pourquoi ? » — qui accuse ou se révolte — au « pour quoi ? » : pour quel fruit, pour quelle fécondité, pour quel amour cette épreuve est-elle permise ? La souffrance, écrit saint Jean-Paul II dans Salvifici doloris, est présente dans le monde pour libérer l’amour. Elle est appelée à devenir un ferment de transformation, à nourrir une civilisation de l’amour.
Pour les douleurs sans remède terrestre, le P. Guibert invite à « descendre dans sa croix » en compagnie de Jésus, jusqu’à l’acceptation, comme l’enseignait sainte Élisabeth de la Trinité : c’est l’acceptation qui délivre, car elle ouvre à une union plus profonde avec le Christ et à une joie spirituelle plus pleine. Dieu, dit encore Padre Pio, « charge et décharge » : il n’abandonne jamais une âme qui lui remet tout.
Mais il ne s’agit pas seulement d’endurer pour soi : Dieu cherche des âmes disponibles, en toutes circonstances, pour s’offrir à lui.
L’offrande de soi prend un visage particulier dans l’épreuve, mais elle commence aussi dans la joie et les plaisirs simples de la vie, jusqu’à l’eutrapélie (vertu de la saine joie de vivre). Toutefois, dans la croix, l’amour devient plus pur, plus désintéressé. Et puisque le disciple n’est pas au-dessus du maître : il est appelé à suivre le Christ jusqu’au bout, afin que la vie divine puisse se répandre dans les âmes.
Le P. Guibert distingue alors deux formes de souffrance : l’une est purificatrice — décrite par saint Jean de la Croix notamment —, par laquelle Dieu façonne l’âme pour l’ajuster à lui ; l’autre, plus mystérieuse, est rédemptrice et réparatrice. Cette souffrance-là ne s’achève pas une fois l’âme purifiée : elle devient offrande pour les autres, à l’image de celle du Christ et de la Vierge Marie. Le Père Garrigou-Lagrange la compare à l’effort d’un sauveteur qui lutte pour arracher à la noyade ceux qui se perdent.
Pour illustrer cette vocation d’intercession par la souffrance, le P. Guibert propose l’image de la perfusion : l’âme-victime accepte d’être traversée par les conséquences du péché du monde (révolte, angoisse, désespoir), et, en retour, laisse couler en elle la grâce de Dieu pour la diffuser dans le monde. Elle devient alors comme un vase communicant entre la justice divine et les besoins spirituels des âmes.
Trois étapes marquent cette offrande rédemptrice :
- L’âme attire sur elle la justice divine — feu d’amour purificateur — en union avec la Passion du Christ.
- Elle s’identifie au pécheur et intercède avec ferveur pour lui.
- Elle obtient, en vertu de cette offrande, la grâce pour ceux qu’elle porte, comme l’expérimenta physiquement sainte Marguerite-Marie (on raconte qu’elle assuma des migraines terribles dont souffrait sa supérieure de l’époque, ou encore même certaines tentations contre la vertu de pureté dont était attaqué le roi Louis XIV).
Ainsi, une souffrance transfigurée par l’amour devient une source de lumière, de paix et de salut pour le monde. Ce mystère, au cœur de la spiritualité victimale, donne à l’âme un rôle caché mais éminent dans la mission de l’Église.
S’offrir entièrement à Dieu : l’acte d’offrande victimale
Au terme du cheminement qu’il a décrit – oraison, conformité à la volonté divine, mortification, réparation, offrande des souffrances – le P. Joël Guibert en vient à l’étape décisive de l’offrande de soi-même. Il s’agit d’un grand saut, d’un engagement plus personnel et plus radical, par lequel l’âme choisit de se livrer totalement à Dieu, à l’image du Christ qui s’est livré pour nous.
L’acte d’offrande n’est pas réservé à des âmes parfaites. Il se prépare dans les petites fidélités du quotidien : offrir ses journées, consentir aux événements dans la foi, ne pas se lamenter de ses limites, mais y voir des lieux d’accueil de la puissance divine. Le seul désir de s’offrir à Dieu suffit déjà : « Le seul désir d’être victime suffit », disait sainte Thérèse de Lisieux.
Lorsque les fondations sont là, il arrive que l’âme se sente poussée à faire un acte plus personnel et décisif, comme une réponse libre à un appel intérieur. Il convient alors de discerner : ne pas se précipiter, ne pas avancer seul. Le P. Guibert insiste : cette démarche n’est pas anodine. Elle mérite d’être confiée à Jésus dans la prière, de demander un conseil avisé. Le Padre Pio lui-même, tout en encourageant cette offrande, invitait souvent à attendre le bon moment.
L’offrande de sainte Thérèse de Lisieux à l’Amour miséricordieux constitue un modèle lumineux : elle ne rejette pas l’idée de réparation, mais veut surtout contenter le Cœur de Jésus, lui permettre de déverser son amour infini sur les âmes. Ce qu’elle demande, c’est d’être livrée à la justice divine – non dans un esprit de crainte, mais dans la confiance absolue en l’amour. Pour elle, comme pour le P. de Caussade, le fondement de la vie spirituelle est de ne plus s’appartenir mais de se donner à Dieu pour qu’Il fasse tout en nous selon son bon plaisir.
Il ne faut donc pas attendre d’être prêt ou parfait pour faire ce pas. L’illusion de la nécessité d’attendre une sainteté préalable est souvent une ruse spirituelle de l’ennemi. Comme les Apôtres, appelés bien avant d’être mûrs pour la mission, l’âme est invitée à se livrer dans la pauvreté de ses moyens, pour laisser Dieu agir en elle et par elle. Le Seigneur ne veut pas des âmes irréprochables, mais des âmes disponibles, qui se donnent à lui imparfaites, pour qu’Il puisse les purifier et les sanctifier.
Ce don total peut s’exprimer par une consécration personnelle, un acte intérieur librement posé, une ratification du baptême qui nous livre au Fils de Dieu livré pour nous, afin de lui rendre amour pour amour. On peut rattacher cet acte à une fête liturgique ou le vivre au cœur de l’Eucharistie, lieu par excellence de l’offrande parfaite du Christ au Père. En effet, aucune offrande humaine n’est agréable à Dieu en dehors de l’oblation du Christ, et l’Eucharistie est la source où l’âme puise la force de se livrer.
Les mots choisis pour formuler cette offrande ont leur importance. Il n’existe pas de formule magique, mais le recours aux prières et aux textes des saints est recommandé (en annexe à l’ouvrage, le P. Guibert propose l’acte de consécration au Sacré-Coeur de sainte Marguerite-Marie, la prière de consécration à Dieu par Marie du père de Montfort, la prière d’abandon donnée par Jésus à don Dolindo [1882-1970]). Ce qui compte avant tout, c’est l’engagement personnel qu’ils expriment et la dépendance totale à Dieu que ces textes manifestent. Le P. Guibert rappelle encore que la consécration peut être derrière nous (baptême, confirmation, vœux), mais que l’offrande, elle, est toujours devant nous, à actualiser chaque jour par notre disponibilité à l’Esprit Saint.
Enfin, le P. Guibert rappelle que cette offrande gagne en profondeur et en fécondité lorsqu’elle est faite par Marie, en Marie et avec Marie. Dieu a choisi de venir à nous par Marie, et il veut que nous retournions à lui par le même chemin. Elle est la Mère de l’offrande, la forma Dei, selon saint Augustin, celle par qui Dieu forme les âmes à la sainteté. Sa participation à l’œuvre rédemptrice de son Fils (dans la solitude, la souffrance intérieure, la compassion silencieuse) la rend capable d’introduire les âmes dans les douleurs rédemptrices du Christ, et de leur apprendre à vivre cette offrande dans la douceur de l’amour.
Marie, co-rédemptrice et dispensatrice de toutes grâces, a reçu de Dieu la mission de former des âmes victimales, prêtes à entrer dans la fécondité cachée de la Croix, et à faire de leur vie une offrande vivante, sainte et agréable à Dieu.