Dans La longue marche des catholiques de Chine, Yves Chiron retrace le destin contrasté du catholicisme dans l’Empire du Milieu. Après avoir mentionné les premières incursions – malheureusement éphémères et sans postérité durable – de l’évangile en Chine, il aborde la période du premier véritable enracinement (lent et difficile cependant), à partir du XVIème siècle. 

Une nouvelle vague

Après l’hypothétique évangélisation par l’apôtre Thomas, le contact établi au VIIème siècle par le biais des chrétientés orientales, puis les premières missions latines aux XIIème et XIIIème siècle, à la faveur des bonnes relations établies avec la dynastie Yuan (mongole), le christianisme connaît à nouveau une période de retrait (coïncidant avec la fin de ce régime), qui dure près de deux siècles. 

Une nouvelle vague (peut-être la quatrième) commence à la période des grandes découvertes, lorsque les Jésuites suivent de près les menées exploratrices et colonisatrices du patronat portugais, auquel le traité de Tordesillas (1491) et ses avenants avaient réservé cette partie encore largement inconnue du globe. Après s’être installés en Inde, les Portugais atteignent Malacca, puis Macao et Canton : c’est le retour de l’évangile en Chine. Cette période sera à la fois difficile et fructueuse : au travers de nombreux combats externes (persécutions, luttes avec les pouvoirs coloniaux) et internes (questions théologiques et disciplinaires : querelle des termes, querelle des rites, discussions autour de la langue à employer dans la liturgie). C’est en effet au XVIème siècle que sont jetées les premières fondations de la chrétienté qui subsiste encore, envers et contre tout, en Chine. 

Les Jésuites et la conversion des élites

La première grande figure de cette période est bien sûr Matteo Ricci, missionnaire italien qui arrive presque dans la première fournée jésuite, en 1582. Avec lui, la Compagnie de Jésus adopte une stratégie « constantinienne » de proximité avec les élites et l’entourage de l’empereur. En valorisant leur connaissance des dernières avancées sciences européennes (géographie, astronomie, mathématiques, physique). Mais Ricci rédige aussi un ouvrage d’apologétique et débat avec les lettrés de la cour. Il devient en 1597 le nouveau supérieur de la province jésuite de Chine et ouvre une première maison à Pékin en 1605, attenante à l’église (« Nan Tang ») qui deviendra cathédrale. Sa méthode (adaptation aux coutumes locales et acculturation, dialogue avec les élites, évangélisation indirecte par les sciences et techniques…) fera école dans la Compagnie de Jésus, malgré des contestations internes, et dessinera les contours de plusieurs siècles d’apostolat en Chine. De premiers fruits apparaissent rapidement avec la conversion de plusieurs personnages d’importance : Paul Xu Guangxi à Shanghai, Léon Li Zhizao à Pékin, Michel Yang Tingyun à Hangzhou. À la mort de Matteo Ricci (1610) la Chine ne compte cependant encore que 16 missionnaires et 2500 chrétiens environ. 

Nouvelles persécutions

Or la persécution recommence à Nankin en 1616, sous l’impulsion d’un magistrat local. Elle redouble avec la mort de Wanli, dernier empereur Ming, en 1620, ouvrant sur une période de trouble. La (relative) croissance du christianisme et sa proximité avec le pouvoir lui vaut encore les jalousies des bouddhistes, qui se lancent dans la controverse et essaient de saper l’apostolat des premiers jésuites. 

Une nouvelle dynastie (la dernière : Qing, originaire de Mandchourie) s’installe enfin en 1644. Dès ses débuts les jésuites seront présents dans l’entourage des empereur. L’allemand Johannes Schall est ainsi nommé mandarin de 1ère classe (un poste très convoité, accessible uniquement sur concours) par l’empereur Shunzi, astronome de la cour et président du bureau des mathématiques. À la mort de l’empereur il est d’abord arrêté, puis réhabilité et réinstallé dans ses fonctions, que les jésuites garderont près de deux siècles. 

La Querelle des termes et la traduction de la liturgie

Les premières aventures missionnaires posent des problèmes concrets aux incidences théologiques réelles, ouvrant sur une véritable dispute : la « Querelle des termes ». Comment nommer ou désigner Dieu dans la langue chinoise ? Ricci avait forgé les termes Tianzhu (« Seigneur du Ciel »), parfois abrégé Tian (« Ciel ») et Shangdi (« Souverain d’en-haut »). Ces usages sont ensuite remis en cause par un de ces successeurs, qui ne conserve que le terme Tianzhu. C’est cette solution qui sera finalement pérennisée.

Les premières recrues jésuites autochtones devaient au départ renoncer explicitement au sacerdoce pour entrer dans la Compagnie. Cette mesure est abolie vers 1610, mais pose le problème de la langue latine, très difficile à maîtriser pour eux. Une supplique est adressée au pape Paul V pour pouvoir célébrer la tête couverte (une adaptation aux coutumes locales) et en chinois. Un avis favorable est rendu par une commission romaine où siège notamment saint Robert Bellarmin, mais cette décision ne sera pas mise en application en absence de traduction complète du missel. Une nouvelle autorisation sera demandée plus tard (vers 1685) par les Missions Etrangères de Paris [MEP], mais sera cette fois refusée, jusqu’au milieu du XXème siècle. Les évangiles sont traduits par les jésuites, de même que la Somme Théologique

La Querelle des rites

Les querelles se réveillent à mesure que d’autres ordres rejoignent la mission de Chine (avec les inévitables rivalités entre familles religieuses). Dominicains et Franciscains enquêtent sur les « permissions » données par les Jésuites aux chrétiens chinois et font interdire par Rome la participation aux cérémonies et sacrifices traditionnels. Ce sera une nouvelle dispute : la querelle des rites. 

Les Jésuites contre-attaquent face à ces dénonciations, et font autoriser par le Saint-Office en 1656 la participation aux « rites chinois », dans la mesure où il s’agit de marques d’honneur envers les ancêtres et les anciens (Confucius), qui n’ont pas de caractère véritablement religieux. La mesure scandalise certains, jusqu’à Blaise Pascal, qui vilipende dans les Provinciales ce qu’il considère comme une marque de laxisme. 

Ils ont permis aux chrétiens l’idolâtrie même, par cette subtile invention de leur faire cacher sous leurs habits une image de Jésus-Christ, à laquelle ils leur enseignent de rapporter mentalement les adorations publiques qu’ils rendent à l’idole Chacimchoam et à leur Keum-fucum[1]Blaise Pascal, Les Provinciales, Cinquième Lettre.

Ces luttes d’influence conduisent à un revirement en 1693, avec un mandement interdisant la participation aux rites chinois. Les Jésuites cherchent alors l’appui de l’empereur Kangxi, qui approuve leur interprétation et fait expulser les MEP. La condamnation est cependant renouvelée en 1715 par Clément XI. 

En Chine, les adversaires du christianisme profitent de cette querelle pour limiter le phénomène et montrer l’incompatibilité de la foi avec la culture locale. Suite à la condamnation de Clément XI, le fils de Kangxi, Yongzheng, interdit sous peine de mort la prédication du christianisme dans l’Empire, et tous les missionnaires – sauf les Jésuites – sont refoulés à Macao. 

L’Eglise de Chine s’organise

Dans l’intervalle, la croissance du christianisme dans les pays de mission – en Chine notamment – avait conduit le Saint-Siège à mettre en place une organisation plus conséquente. Une nouvelle congrégation romaine est fondée en 1622, notamment pour contourner le système du patronat et centraliser l’initiative missionnaire. Confiée à Mgr Ingoli, premier secrétaire, la Congrégation pour la Propagande de la foi est rapidement à l’origine de plusieurs initiatives : création d’une typographie polyglotte (1627) pour imprimer des ouvrages dans les langues locales, ouverture d’un séminaire (Collège pontifical Urbano) pour former un clergé indigène, réunion d’une commission sur les facultés des missionnaires, rédaction de règlements… 

L’Asie est à l’époque très pauvre en évêchés et le sujet des nominations est un point d’achoppement constant entre le Saint-Siège et les autorités portugaises.

Ce corps mystique manque de nerfs et d’os[2]Un Jésuite en mission au Japon.

Un premier vicariat sera créé en Chine en 1637, ébauche d’une hiérarchie locale. Après une mission d’information du jésuite Alexandre de Rhodes (1625-1645), trois nouveaux vicaires (MEP) sont envoyés vers 1660 avec responsabilité sur l’Asie du Sud-Est, la Chine du Sud et la Chine du Nord. Ils fondent au Siam un séminaire pour former un clergé autochtone. 

Le premier évêque chinois est dominicain : baptisé à 18 ans, Grégoire Lu Wenzhao est envoyé à Manille, où il étudie au collège. Après un temps comme assistant des missionnaires, il prend l’habit puis est ordonné prêtre (1654). En 1665, lorsque les prêtres étrangers sont proscrits, il se retrouve seul pour soutenir spirituellement les chrétiens de Chine. Nommé évêque titulaire en 1674 et vicaire apostolique de Nankin, son sacre sera repoussé jusqu’en 1685, après des tergiversations et contestations. Il essaiera de faire appliquer le bref de 1615 sur la liturgie en chinois mais se heurte au refus de la congrégation. 

Carte de Chine (divisions administratives actuelles) et de ses Provinces

Les communautés s’organisent peu à peu. Les missionnaires sont bientôt assistés par de petites communautés de vierges catéchistes, une institution qui se répand largement sans statuts établis ni voeux solennels. Ces pieuses femmes enseignent, catéchisent, dirigent la prière… L’institution subsistera jusqu’au XXème siècle (on comptait plus de 9000 vierges catéchistes en 1929). Des convertis sont également recrutés comme catéchistes : certains (plutôt des hommes d’âge mûr et pères de famille) font fonction de chef de communautés en absence des prêtres, tandis que d’autres (plus jeunes) accompagnent les missionnaires dans leurs tournées. Les relations du père André Ly, prêtre MEP originaire du Sichuan, né vers 1694, et qui tiendra un journal exceptionnel, intégralement en latin, de 1747 à 1763, permettent de saisir au jour le jour l’atmosphère du christianisme chinois au XVIIIème siècle. 

Nouvelles persécutions

Après les décrets d’interdiction de Kangxi (1721) et Yongzheng (1724), les persécutions reprennent. Ils ne seront pas abolis par leur successeurs Qianlong, sous le long règne duquel les poursuites continuent, de même que sous Jiaqing, début XIXème, qui n’épargne que les Jésuites de la cour (ils demeurent astronomes officiels, alors même que la congrégation est officiellement dissoute par Rome !).

Les persécutions reprennent de plus belle sous Daoguang (1820-1850), qui prend de nouveaux édits contre les chrétiens et laisse courir sur leur compte d’infamantes rumeurs. C’est l’époque du martyre de saint Jean-Gabriel Perboyre, lazariste, venu en Chine après la mort de son propre frère, également missionnaire. Arrêté en 1839, il sera martyrisé en 1840 : sa figure sera popularisée en France par l’oeuvre de la Sainte Enfance, lancée pour proposer aux jeunes français de prier et de soutenir financièrement les missions chinoises (« un sou et un Ave pour la Chine »). 

Un nouvel essor

Les Guerres de l’opium et l’ouverture forcée des ports chinois changent la donne en 1842, alors que sont signés les premiers « traités inégaux », qui garantissent notamment la protection des ressortissants européens. Cet état de fait permet un nouvel essor de la mission, avec l’installation de nouvelles congrégations, notamment féminines, et de très nombreux. Missionnaires français. Les MEP atteignent même en 1849 les plateaux du Tibet, où ils auront malgré tout de grandes difficultés à s’établir, ne demeurant finalement que dans les « Marches » du nord du Yunnan. 

Le martyre du père Chapdelaine (MEP) en 1856, malgré les traités inégaux, est l’occasion d’une contestation officielle de la France et de Napoléon III (bien que le missionnaire ait probablement enfreint les conditions prévues par le traité). Après une seconde guerre de l’opium, les traités de Tianjin (1858) ouvrent la porte explicitement aux missions chrétiennes et permet une nouvelle croissance. On compte 400000 fidèles en 1869, avec 243 prêtres chinois et 301 missionnaires, mais plus de 740000 chrétiens en 1900, avec 471 prêtres chinois et 904 missionnaires. Partout les oeuvres catholiques se multiplient (orphelinats, écoles, dispensaires) grâce à l’arrivée de nombreuses congrégations apostoliques, notamment féminines (Soeurs de Saint-Paul de Chartres…).

Le XXème siècle : croissance dans l’instabilité

La tourmente reprend au tournant du siècle avec la révolte des Boxers, un mouvement qui tire son origine d’une secte (le Lotus blanc) qui avait déjà causé des troubles par le passé. Le mouvement se politise en opposition aux européens à la fin du XIXème et trouve des appuis dans la cour impériale (soutien à peine dissimulé de l’impératrice douairière Cixi). Les troubles des années 1898 et 1899 mènent à une véritable attaque sur la région de Pékin en 1900, où la cathédrale est brûlée, et où 3000 catholiques et étrangers se retrouvent encerclés dans une église, protégés par un Corps expéditionnaire international. Une nouvelle intervention militaire occidentale met fin à la guerre au mois d’août 1900, mais au total près de 30000 catholiques auront été martyrisés dans cette révolte. Cette période difficile est marquée par des apparitions de la Vierge Marie dans le Hebei, à Donglu : une « Dame blanche » apparaît à plusieurs reprises protégeant le village, habité principalement par des chrétiens. Le lieu deviendra un sanctuaire et un pèlerinage. 

Les premières années du XXème siècle, malgré les troubles politiques accompagnant la fin de l’Empire et la fondation de la République de Chine (par Sun Yat-sen en 1912), voient le christianisme imprimer encore sa marque : les Jésuites fondent une première université à Shanghai, puis Pékin, les oeuvres sociales se multiplient encore. L’avènement du nouveau régime semble plutôt favorable au catholicisme (avec la proclamation de la liberté religieuse), mais dure peu, et ouvre sur la période troublées des « Seigneurs de la guerre ». 

Après l’insistance encore renouvelée par Benoît XV (encyclique Maxime Illud) sur l’érection d’un clergé indigène, Pie XI décide en 1926 de franchir le pas en consacrant six évêques chinois. Le pays compte alors 2 millions de fidèles et 2500 prêtres et missionnaires (malgré le ralentissement impliqué par la Première Guerre Mondiale, qui freine l’arrivée des missionnaires étrangers). Pie XI confie à Mgr Costantini, délégué apostolique pour la Chine, d’établir une hiérarchie indigène et de faire accéder les prêtres chinois aux postes de responsabilité. Un premier concile national est réuni en 1924 à Shanghai. 

La période est malheureusement marquée par de nouveaux troubles, avec la guerre civile de Tchang Kai-chek, nouveau chef d’état, contre ses opposants communistes (c’est la « longue marche » de Mao Tsé-toung en 1934-1935) puis l’invasion japonaise en 1937, qui ouvre une guerre terrible et très meurtrière pour la Chine. Le catholicisme est alors pourtant en plein essor, comptant près de 3. Millions de catholiques, qui se montrent patriotes et défendent la cause nationale. Après une courte période d’union contre l’envahisseur, la guerre civile menace à nouveau dès la capitulation du Japon, menant finalement à la défait de Tchang Kai-chek et des nationalistes. C’est l’époque où Pie XII établit la hiérarchie apostolique officielle du pays, transformant les vicariats (structures éphémères destinées à accompagner la mission) en diocèses. Il crée en 1946 un premier cardinal chinois (Mgr Thomas Tian Gengxin), alors que le pays compte 3,2 millions de catholiques, 5780 prêtres, 7463 religieuses, un millier de moines…). En 1949 – ironie du sort – le Saint-Office revient sur la position tenue depuis près de trois siècles et estime nécessaire la rédaction d’un missel en chinois, sauf le canon romain. 

Références

Références
1 Blaise Pascal, Les Provinciales, Cinquième Lettre.
2 Un Jésuite en mission au Japon.