La figure de saint Augustin, géant de la philosophie et de la pensée européennes, docteur et père de l’Église, évêque et pasteur, n’a jamais vraiment disparu du devant de la scène. L’élection du pape Léon XIV et son récent voyage en Algérie, aux racines de la vocation de son fondateur, ont donné l’occasion de faire connaître à nouveau la vie et la pensée de saint Augustin, et de remettre en lumière sa troublante actualité.
Comme le soulignent le P. Emmanuel-Marie et le P. Michel, chanoines de l’abbaye de Lagrasse, dans leur ouvrage écrit avec Nicolas Diat, la stature intellectuelle et l’héritage de saint Augustin sont inséparables de sa biographie, érigée avec l’expérience fondatrice des Confessions au rang de matrice théologique.
Un « passeur » devenu bâtisseur
Les apports de saint Augustin à la théologie, à la philosophie et même à la culture sont innombrables : recueillant l’héritage antique, il est l’un des grands « passeurs » de l’époque troublée des derniers temps de l’empire romain. Sa pensée de l’intériorité façonne une culture du sujet responsable et conscient et donne naissance à une anthropologie novatrice et inédite, centrée sur la place de la personne. On peut ainsi dire qu’il est un véritable fondateur de l’Occident, en tant qu’il lui a donné son âme.
Augustin d’Hippone est cependant un homme saisi par une question plus vaste que lui : celle de Dieu. Sa trajectoire de feu en est le témoignage : d’une présence intime et encore inconsciente dans son enfance, Dieu devient pour lui une énigme brûlante, avant de le mener au dépouillement de soi et à la rencontre dans l’intimité. Toute sa vie, Augustin sera à la recherche d’une authenticité et d’une intégrité qu’il ne trouvera que dans l’amour de celui qui est la seule vérité.
Enfance et formation : à la recherche de la vraie lumière
Augustin naît en 354 dans une famille de classe moyenne plutôt désargentée, à une époque où l’Empire va de crise en crise et approche inexorablement de sa fin. Son père Patricius rêve de gloire sociale pour lui et l’éduque dans cette ambition sans pouvoir en assurer les frais. Il est païen mais mourra cependant dans la religion chrétienne. Son épouse Monique éduque Augustin dans une certaine piété chrétienne sans toutefois le faire baptiser. Elle est une femme humaine et intelligente, ambitieuse pour son fils et sans doute dominatrice, voire possessive. Elle ouvre cependant Augustin à la recherche de la vérité, et continuera toujours de prier pour son fils. Pour Joseph Ratzinger, cette mère si marquante a donné à Augustin la profondeur de l’image maternelle qu’il applique à l’Eglise.
J’ai bu ton nom avec le lait de ma mère[1]Confessions, III, 4..
Car Augustin (en latin « le grand, celui qui est élevé ») est de tempérament intense et chaleureux, il sera toujours attiré par la beauté et la lumière, mais il sera aussi rapidement déçu par le vide et l’ivresse, insatisfaction qui le touche avec une acuité particulière. Lui qui cherche en tout l’unité et l’harmonie, fera dans l’entraînement de ses passions l’expérience de la division intime, de la fracture entre le poids de son âme, attirée par son lieu naturel (Dieu) et le fardeau de la concupiscence. Outre cette sensibilité et cette vivacité, il est doué d’une mémoire prodigieuse et montre rapidement un attrait pour le verbe et la rhétorique, qui le tiendra longtemps à l’écart de la Sainte Ecriture, qu’il juge trop rude. Ébloui à 19 ans par la lecture de Cicéron, il est encouragé dans sa quête de la vérité et reconnaît que son désir de sagesse ne peut être comblé par la quête des plaisirs sensibles. Cette première conversion de l’intelligence ne le mène cependant pas à la vraie foi, mais au contraire au manichéisme, doctrine hérétique et syncrétiste qui semble plus brillante et attirante. Il restera neuf ans « auditeur » de la secte (premier degré d’adhésion, qui n’implique pas de réforme de la vie morale), tout en se considérant comme un chrétien attiré par une forme supérieure de religiosité. Il finira par découvrir que cette façade de sagesse et d’ésotérisme repose sur un vide complet, et deviendra du fait de cette blessure un adversaire intraitable des Manichéens.
De l’Afrique vers Rome et Milan
Dans le même temps Augustin, jeune professeur de rhétorique, ouvre une école à Carthage où il est rapidement déçu par la médiocrité des étudiants. Son ambition le pousse par ailleurs vers des centres plus prestigieux. Ayant obtenu une recommandation auprès du puissant préfet Symmaque, il prépare un concours et brigue une chaire à Milan. Entraînant avec lui son frère Navigius et deux cousins, il traverse la mer et rejoint la ville éternelle. Il y rencontre une nouvelle déception, jugeant que les étudiants y manquent encore de sérieux. Il peut toutefois y faire connaissance avec certaines figures de la « nouvelle académie », héritiers du néo-platonisme, qui lui redonnent le goût de chercher la vérité. Il découvrira peu à peu la pensée de Plotin et de Porphyre, un univers où l’on recherche la sagesse, la beauté, la transcendance par l’intériorité.
Toujours guidé par son ambition, Augustin quitte Rome pour Milan en 384 : il vient d’y obtenir le poste de rhéteur à la cour, sur intervention du puissant Symmaque. Outre ses amis Alypius et Nebridius, il y est rejoint par l’incontournable Monique, qui s’installe avec lui et fréquente naturellement la cathédrale et les prédications du célèbre Ambroise. Ce dernier, ancien haut-fonctionnaire du rang le plus élevé, vient de tenir tête à l’empereur Théodose pour préserver les droits de l’Eglise contre les Ariens. Augustin entend parler de cet homme extraordinaire et sa curiosité le mène à demander une rencontre. Abordant Ambroise, il le trouve plongé dans la lecture silencieuse (un usage totalement inédit à l’époque) de la Sainte Ecriture. En dialoguant avec lui, Augustin comprend que ce texte biblique qu’il avait trop vite méjugé recèle en réalité une profondeur insoupçonnée. Ambroise lui en fournit plusieurs clés et l’éclaire sur l’inanité du manichéisme. Touché également par la beauté de la liturgie et des hymnes, ébranlé par les récits de conversion de plusieurs hauts-fonctionnaires comme encore par la nouvelle radicalité chrétienne de l’expérience monastique, popularisée par la récente « Vie » de saint Antoine du désert, il sent de nouveau grandir en lui le désir de Dieu, mais voit qu’il doit consentir à une véritable conversion, qui l’effraie encore.
L’expérience de Cassiciacum et le baptême
Il faudra une année supplémentaire pour que le travail de la grâce prépare son âme à entendre l’appel du Seigneur lors de l’expérience du jardin, en 386. Ayant prié à haute voix pour formuler son désir de lumière et de vérité, Augustin entend en réponse une voix d’enfant qui chante : « prends et lis ». Il ouvre l’Ecriture et tombe sur la pressante invitation à la conversion de saint Paul dans l’épître aux Romains. Touché au coeur, il ne reviendra plus en arrière : il a cette fois pris de plein fouet l’appel à se revêtir de Jésus-Christ, à accepter son humiliation, l’abaissement de l’Incarnation, comme chemin d’entrée dans la Trinité. Il comprend qu’il faut cesser de vouloir se hausser par ses propres forces au niveau de Dieu mais accepter sa pauvreté pour se laisser élever par lui : « tu m’as converti à toi. »
Tombé malade, il démissionne de sa chaire et se retire avec quelques proches à Cassiciacum, où ils vivent une expérience de fraternité philosophique voire monastique. C’est le cadre du « catéchuménat » d’Augustin, qui est baptisé par Ambroise avec son fils Adéodat dans la nuit de Pâques (24 avril) 387.
Comprenant la vanité des ambitions humaines et réalisant qu’il n’a pas de véritable raison de rester en Italie, il reprend la route de l’Afrique mais a la douleur de perdre sa chère mère, Monique, au moment de rembarquer au port d’Ostie. Ils avaient connu auparavant une expérience unique : une extase partagée dans la prière.
La vie commune, le sacerdoce puis l’épiscopat
De retour sur le continent Africain, il se rend à Hippone, pour y recruter un ami et éventuellement y fonder une petite communauté. Or l’évêque du lieu, Valérius, cherche un prêtre pour prêcher en son nom : le peuple reconnaît Augustin et le lui présente pour être ordonné. Réticent, pleurant même, le candidat finit par consentir, à condition de pouvoir prendre un temps de formation préalable, et de fonder sur place un petit monastère, pour conserver une vie commune. Quelques années plus tard, Valérius le choisit comme coadjuteur (désigné pour lui succéder), puis enfin évêque. Cette élévation qu’il considère comme une catastrophe sera l’occasion de sa seconde conversion, au service de l’Église : Augustin découvre alors le sens d’une vie mangée et donnée à son prochain, animée par la charité pastorale. Constamment sollicité, toujours dérangé, il développe une grande frustration de son manque de temps pour étudier, écrire et contempler. Mais il se laisse peu à peu prendre et transformer par sa charge : sa rhétorique évolue pour se simplifier, s’adapter à son peuple. Lui qui se croyait appelé à une vie contemplative dans l’intimité d’un cercle choisi se voit conduit par Dieu vers de plus larges horizons : sans l’avoir planifié, il déploie son génie pour rendre l’évangile et la parole divine accessibles à tous, avec un retentissement qui dépasse vite les murs de sa ville. Ses sermons sont pris en notes et diffusés, on l’appelle bientôt pour prêcher devant un concile (local) réuni à Carthage.
Évêque et chrétien
Au milieu de ses multiples activités, Augustin garde une âme de moine : il rassemble son clergé en communauté, vit simplement avec eux, comme une vigie à l’avant du navire. Il finira même par faire de la vie commune et pauvre une obligation pour tous ses clercs. Dans la simplicité de ses sermons on sent l’amitié sans feinte, la réelle tendresse qu’il a pour son peuple.
Pour vous je suis évêque, avec vous je suis chrétien[2]Sermon 340..
Chercheur de Dieu, aspirant à une communion des esprits et des coeurs, Augustin souffre des incompréhensions qui assombrissent sa relation avec son brillant mais orageux confrère Jérôme. Il se trouve par ailleurs confronté à de graves crises doctrinales, au milieu desquelles il prend la parole avec force, sans doute parce qu’il a lui même erré loin de l’Église et connaît d’expérience la misère de l’hérésie. Il lutte ainsi contre le manichéisme, dont la pseudo-lumière l’avait séduit un temps, contre l’arianisme qui s’infiltre d’Occident via les garnisons militaires, mais surtout contre le donatisme et le pélagianisme. Le donatisme est un schisme rigoriste qui déchire profondément l’Église d’Afrique en ce début de Vème siècle, revendiquant une Église pure, un clergé impeccable. Face au pélagianisme (qui amoindrissait l’impact du péché originel et la nécessité de la grâce), il rappelle la radicalité du péché et la nécessité de la grâce, dont il a fait l’expérience dans sa chair blessée. Il n’invente pas le péché originel (comme on le lui reproche parfois), mais distingue pour expliquer notre état commun, notre solidarité en Adam, et sauver la rédemption du Christ. Pour défendre le peuple de Dieu, il répond avec douceur mais fermeté, traitant « comme des malades » ceux qui se sont éloignés de la vraie foi. Bien qu’il ne l’ait pas choisie non plus, cette dimension combattante marque son épiscopat et son oeuvre, et explique la force des formules, qui parfois sorties de leur contexte, seront durcies par des courants postérieurs rigides.
Un homme de son temps, une figure pour notre temps
Lui qui n’avait pas désiré cette dignité accepte de vivre son épiscopat comme un martyre : il reste à Hippone en 432, au plus près de son peuple, lorsqu’approchent les terribles vandales. Il y mourra alors que les barbares encerclent la ville et que l’Empire est sur le point de s’effondrer : lui qui avait été tellement attaché à l’histoire et à la culture de la vieille Rome, bouleversé en 410 par la première chute de la ville, avait paradoxalement été un artisan majeur du nouveau paradigme culturel qui viendrait bientôt réunifier l’Occident : la chrétienté.
Les RR.PP Emmanuel-Marie et Michel proposent ainsi une biographie accessible de ce géant de l’histoire latine et du christianisme, dont la lecture est facilitée par la forme dialoguée et les questions qui orientent la réflexion. Mais leur propos est aussi de montrer dans quelle mesure et à quel point la figure et la pensée de saint Augustin revêtent un caractère prophétique pour notre temps. La trajectoire de vie de cet homme au destin extraordinaire, saisi par Dieu et profondément transformé par lui, pour devenir une figure chrétienne d’ampleur presque unique, est inséparable des richesses de sa pensée, qui se déploie tout au long de son existence. Notre prochain article reviendra sur plusieurs grands thèmes augustiniens que présente et revisite avec brio l’ouvrage.