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Qui a écrit le 4è évangile ?

François-André Vincent - Saint Jean l'Evangéliste - 1793
François-André Vincent - Saint Jean l'Evangéliste - 1793

Le Pr. John Bergsma, ancien pasteur protestant, converti au catholicisme, docteur en Écriture Sainte de l’Université Notre-Dame (Indiana), professeur de théologie à la Franciscan University de Steubenville (Ohio), auteur de nombreux ouvrages, nous fait l’honneur et l’amitié d’une série d’article sur l’évangile de saint Jean, qui commence avec cette question épineuse.

L’apôtre saint Jean a-t-il vraiment écrit le quatrième évangile ? La tradition de l’Église est très ferme sur ce point, affirmant que oui. Les chercheurs modernes au contraire ont des doutes, comme ils en ont pour presque tous les livres du Nouveau Testament, à l’exception peut-être des quatre premières épîtres de Paul. 

Quelles sont les principales objections à l’attribution de cet Évangile à Jean ? Deux points sont avancés : 

  • Certains estiment que la théologie de Jean est trop élaborée pour avoir été écrite par l’un des tout premiers disciples de Jésus. 
  • D’autres pensent que le portrait que Jean donne de Jésus est trop différent de celui des trois autres Évangiles pour être exact, et qu’il ne peut donc pas provenir d’un témoin oculaire.

Pour être tout à fait honnête, je ne trouve pas ces objections très convaincantes. Je ne vois pas en quoi il serait problématique qu’un des Apôtres ait pu développer une théologie très « avancée » ou produire un écrit d’une grande sophistication. Après tout, ils avaient Jésus pour maître, et tout indique que Jésus était un personnage remarquable ! Il est donc possible qu’il ait exercé une influence puissante sur ses apôtres, en particulier sur le disciple « bien aimé ».

Quant à l’idée que le portrait de Jésus chez Jean serait très différent de celui des autres Évangiles : ce n’est pas ainsi que l’Église l’a perçu. Si l’Église avait considéré que le Jésus de Jean était différent de celui des autres Évangiles, elle n’aurait pas adopté cet Évangile. Le fait que le Jésus de Jean soit réellement différent de celui de Matthieu, Marc et Luc dépend en grande partie de l’interprétation. Si l’on veut voir des contradictions, on peut en trouver ; si, au contraire, on considère ces portraits comme complémentaires — c’est-à-dire se complétant et s’enrichissant mutuellement — on enrichit le portrait de Jésus, qu’on n’obtient pleinement qu’en lisant les quatre Évangiles ensemble.

La tradition patristique rapporte que Jean aurait été invité, vers la fin de sa longue vie, à mettre par écrit ses souvenirs du Seigneur, et que le résultat fut son Évangile. Je pense que cette tradition est fondamentalement correcte : Jean aurait ainsi été le dernier des auteurs d’Évangile à écrire, afin de compléter le portrait de Jésus donné par les autres évangéliste avant lui.

L’enjeu de la question

Avant d’examiner plus précisément les arguments, il convient de préciser ce qui est en jeu — et ce qui ne l’est pas. L’Église catholique n’oblige pas ses fidèles à tenir pour certain que l’apôtre Jean, fils de Zébédée, est personnellement l’auteur du quatrième Évangile. Penser le contraire ne menace pas la foi : l’inspiration divine du texte et son appartenance au canon ne dépendent pas de la résolution définitive de cette question d’attribution. Certains exégètes catholiques sérieux ont proposé l’hypothèse d’une « école johannique » — un cercle de disciples proches de l’apôtre qui auraient mis en forme son témoignage — sans que cela soit condamné, ou encore l’idée qu’un autre personnage – mystérieux – proche de la classe sacerdotale et nommé Jean (parfois “Jean le Presbytre”) aurait pu participer anonymement aux moments clés de la vie publique du Christ et s’en faire le narrateur et le théologien.

Cela dit, il serait imprudent de minimiser l’enjeu. Car si l’on accepte, comme certains critiques l’ont soutenu, que cet Évangile daterait de la fin du IIe siècle. Il n’aurait plus aucun lien direct avec un témoin oculaire de la vie de Jésus. Alors nécessairement sa crédibilité historique qui vacille. Ce serait faire de l’Évangile le plus théologique et le plus contemplatif du canon une œuvre de spéculation tardive, coupée des sources vives du témoignage apostolique. Or les preuves dont nous disposons — externes et internes — plaident fortement en sens contraire, et méritent d’être examinées avec soin. C’est ce que nous faisons maintenant

Ce que nous dit la tradition ancienne

Les témoignages extérieurs au texte lui-même sont anciens et convergents. Irénée de Lyon, vers 180, affirme que Jean, le disciple du Seigneur, a composé son Évangile à Éphèse, en Asie Mineure — où il aurait vécu jusqu’à un âge avancé. Clément d’Alexandrie, vers 200, confirme cette tradition et précise que Jean, conscient que les trois premiers Évangiles avaient rapporté les faits extérieurs, avait voulu composer un « Évangile spirituel ». D’autres Pères et auteurs anciens s’accordent sur le même nom et le même lieu. Cette unanimité de la tradition patristique, si précoce et si stable, constitue en soi un argument de poids qu’il faut des raisons très solides pour écarter.

Ce que le texte lui-même révèle

Les preuves internes sont peut-être encore plus parlantes, car elles affleurent dans le texte lui-même, souvent de manière inattendue.

L’auteur manifeste d’abord une connaissance remarquablement précise de la géographie et de l’architecture de la Terre Sainte telle qu’elle existait avant la destruction de Jérusalem en 70. La piscine de Bethzatha aux cinq portiques (Jn 5, 2), dont l’archéologie a confirmé l’existence, le portique de Salomon, la disposition du prétoire (le Lithostrotos ou Gabbatha), le nom du Calvaire ou Golgotha — autant de détails topographiques qui trahissent une familiarité directe avec les lieux, impossible à un auteur écrivant à la fin du IIe siècle (date à laquelle tout cela est détruit) sur la seule base de sources indirectes.

La langue et la pensée de l’Évangile présentent par ailleurs des parallèles frappants avec les manuscrits de la Mer Morte, qui datent tous d’avant 70. L’expression « Esprit de vérité », les antithèses lumière/ténèbres, vie/mort, l’organisation dualiste du propos — tout cela relève du vocabulaire religieux caractéristique du judaïsme palestinien du Ier siècle, et non d’une spéculation hellénistique tardive comme on l’a longtemps supposé. Ces découvertes, faites à partir de 1947, ont considérablement renforcé la thèse d’un auteur profondément enraciné dans le milieu juif de l’époque de Jésus.

On remarque ensuite, disséminés dans le récit, une série de détails d’une précision qui n’a aucune utilité théologique apparente — et c’est précisément ce qui les rend si significatifs. Les jarres de Cana remplies « jusqu’au bord » (Jn 2, 7), les cinq pains d’orge de la multiplication (Jn 6, 9), l’odeur du parfum qui embaume toute la maison de Béthanie (Jn 12, 3), le nombre exact de cent cinquante-trois poissons tirés du lac (Jn 21, 11) — ces notations superflues du point de vue de la démonstration théologique sont la marque presque infaillible du témoin oculaire : celui qui se souvient parce qu’il était là.

Il y a plus. Trois personnages considérables restent mystérieusement anonymes dans cet Évangile : la mère de Jésus, que Jean ne nomme jamais ; et surtout Jacques et Jean, fils de Zébédée, qui n’apparaissent qu’en filigrane. Cette discrétion serait incompréhensible de la part d’un auteur extérieur au cercle apostolique, qui n’aurait eu aucune raison de dissimuler des noms aussi illustres (au contraire). Elle s’explique en revanche parfaitement si l’auteur est Jean lui-même : la pudeur de celui qui parle de soi sans se nommer, à la manière de celui qui se désigne comme « le disciple que Jésus aimait » — formule d’une délicatesse toute johannique.

Car c’est bien là que l’auteur s’avance discrètement sur le devant de la scène. À la fin de l’Évangile, quelqu’un garantit la vérité du témoignage : « C’est ce disciple qui témoigne de ces choses et qui les a écrites, et nous savons que son témoignage est vrai » (Jn 21, 24). Dans l’Antiquité, tout lecteur comprend qu’il s’agissait de l’auteur lui-même. Ce « disciple bien-aimé » correspond par ailleurs trait pour trait à la figure que Luc donne de l’apôtre Jean : sa proximité avec Pierre avant la Cène, leur binôme apostolique dans les Actes (Ac 3–4), leur présence commune aux moments décisifs de la vie du Christ… Avec certains détails du récit qui trahissent la jeunesse relative de l’auteur au moment des événements — il court plus vite que Pierre vers le tombeau vide (Jn 20, 4) — tout cela converge vers l’idée que Jean, le plus jeune des Douze, aurait été aussi le dernier à écrire.

Faire confiance à la tradition

Face à tous ces indices convergents, les hypothèses alternatives — « école johannique » anonyme, auteur inconnu du Ier ou IIe siècle, rédaction composite — apparaissent infiniment plus complexes et moins économiques que l’attribution traditionnelle. Elles exigent de multiplier les intermédiaires hypothétiques là où la tradition ancienne, unanime et précoce, avec tous les manuscrits anciens, désigne simplement un nom.

Encore une fois, croire ou non que l’apôtre Jean est l’auteur de cet Évangile n’est pas un article de foi. Mais accepter cette attribution, c’est recevoir un don supplémentaire : celui de contempler cet évangile d’aigle comme le témoignage de l’homme qui a posé sa tête sur la poitrine du Christ (Jn 13, 23), qui s’est tenu au pied de la Croix (Jn 19, 26), qui a couru au matin de Pâques vers le tombeau vide (Jn 20, 4), et qui a passé toute sa longue vie à méditer ce qu’il avait vu et entendu — avant de nous en faire enfin le don, au soir de sa vie.

Lisez aussi : Le jubilé dans le monde et dans ma vie (par le Dr. John Bergsma)

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