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La Bible peut-elle se tromper ?

Manuscrit latin du XIIIème siècle, Paris
Manuscrit latin du XIIIème siècle, Paris

On entend fréquemment aujourd’hui que la Sainte Écriture contiendrait des erreurs, ou qu’elle ne serait infaillible qu’en matière de foi et de morale, tout en pouvant se tromper sur les faits historiques ou scientifiques. Une telle position contredit cependant l’enseignement constant de l’Église et repose sur une compréhension inadéquate de l’inspiration divine.

Avant de considérer l’enseignement du Magistère de l’Église, rappelons les fondements théologiques de la doctrine de l’inerrance biblique, qui découle nécessairement de deux vérités centrales de la foi catholique.

L’inerrance biblique : fondement théologique

1. Si Dieu en est l’auteur, l’Écriture ne peut contenir d’erreur

L’Église enseigne invariablement que Dieu est l’auteur des Saintes Écriture dans leur ensemble, quoiqu’en collaboration avec ses auteurs humains. Le Concile Vatican I affirme ainsi en citant le Concile de Trente :

Ces livres, l’Église les tient pour saints et canoniques en entier, dans toutes leurs parties, (…) parce que, écrits sous l’inspiration de l’Esprit Saint, ils ont Dieu pour auteur et qu’ils ont été livrés comme tels à l’Église elle-même[1]Concile Vatican I, Constitution dogmatique Dei Filius, chap. II.

Or Dieu est la Vérité même. Selon saint Thomas d’Aquin, Dieu est « ipsa veritas », la Vérité subsistante[2]Somme Théologique, Ia Pars, q. 16. : il ne peut ni se tromper ni nous tromper. Attribuer une erreur à l’Écriture inspirée reviendrait donc, ultimement, à l’attribuer à Dieu lui-même.

Léon XIII l’exprime avec force :

Il est si impossible que l’inspiration divine soit exposée à un danger d’erreur, que non seulement la moindre erreur en est exclue essentiellement, mais que cette exclusion et cette impossibilité sont aussi nécessaires qu’il est nécessaire que Dieu, souveraine vérité, ne soit l’auteur d’aucune erreur, fût-ce la plus légère. [3]Léon XIII, Providentissimus Deus, 1893.

L’inerrance (absence d’erreur) apparaît donc comme la conséquence logique de l’inspiration de l’Ecriture Sainte.

Dans son encyclique de 1893, Léon XIII explicite ce lien : « Tant s’en faut qu’aucune erreur puisse s’attacher à l’inspiration divine, que non seulement celle-ci par elle-même exclut toute erreur, mais encore l’exclut et y répugne aussi nécessairement que nécessairement Dieu, souveraine vérité, ne peut être l’auteur d’aucune erreur. » 

Et le même pape fonde cette doctrine dans la Tradition antique de l’Eglise : 

Tous les Pères et tous les docteurs ont été si fermement persuadés que les Lettres divines, telles qu’elles nous ont été livrées par les écrivains sacrés, sont exemptes de toute erreur, qu’ils se sont appliqués, avec beaucoup d’ingéniosité et religieusement, à faire concorder entre eux et à concilier les nombreux passages qui semblaient présenter quelque contradiction ou quelque divergence. (Et ce sont presque les mêmes qu’au nom de la science nouvelle, on nous oppose aujourd’hui.) 

2. L’absurdité d’une inerrance partielle

Certains soutiennent cependant, comme une position plus confortable, que l’Écriture serait infaillible pour ce qui concerne la foi et les mœurs, mais non pour les faits historiques ou naturels. Or cette distinction est intenable : si certaines affirmations bibliques étaient erronées, comment déterminer lesquelles ? Sur quel critère ? L’autorité de la Parole divine serait alors soumise au jugement préalable du lecteur ou de l’exégète. La Révélation deviendrait dépendante d’une sélection humaine. Si l’on admet une erreur possible dans un domaine, rien n’empêche de l’étendre ailleurs. Une inerrance partielle prépare logiquement une absence totale d’autorité.

Léon XIII dénonçait déjà cette dérive :

Il serait absolument funeste soit de limiter l’inspiration à quelques parties des Écritures, soit d’accorder que l’auteur sacré lui-même s’est trompé. Il ne peut y avoir d’erreur dans la Sainte Ecriture, puisqu’elle est inspirée par Dieu. On ne peut non plus tolérer la méthode de ceux qui se délivrent de ces difficultés en n’hésitant pas à accorder que l’inspiration divine ne s’étend qu’aux vérités concernant la foi et les mœurs, et à rien de plus[4]Léon XIII, Providentissimus Deus, 1893..

Il ajoute que « tous les livres entiers que l’Église a reçus comme sacrés et canoniques dans toutes leurs parties, ont été écrits sous la dictée de l’Esprit-Saint. »

L’enseignement constant et infaillible du Magistère

1. Dieu, auteur de toute l’Écriture

Dès le Moyen Âge, les conciles affirment explicitement que Dieu est l’auteur de toute l’Ecriture, en collaboration avec l’auteur humain.

Nous croyons (…) qu’il y a un seul auteur du Nouveau et de l’Ancien Testament (…) le Dieu et Seigneur tout-puissant[5]Concile de Lyon II, 1274..

Un seul et même Dieu est l’auteur de l’Ancien et du Nouveau Testament[6]Concile de Florence, 1442..

Quant au Concile de Trente (1546), il reçoit et vénère « tous les livres tant de l’Ancien Testament que du Nouveau Testament, puisque Dieu est l’auteur unique de l’un et de l’autre ».

Cette doctrine est solennellement reprise par le Concile Vatican I : « Les livres entiers de l’Ancien et du Nouveau Testament, dans toutes leurs parties (…) doivent être regardés comme sacrés et canoniques[7]Concile Vatican I, Dei Filius.. »

Le fondement est clair : l’inspiration s’étend à « toutes les parties » de l’Ecriture, qui sont donc garanties par une inerrance divine.

2. Condamnation explicite de l’inerrance limitée

À la fin du XIXe siècle, certains exégètes modernistes ont cependant entrepris de restreindre l’inerrance aux vérités religieuses. Le Magistère réagit avec vigueur.

Tous les livres entiers (…) ont été écrits sous la dictée de l’Esprit-Saint. Tant s’en faut qu’aucune erreur puisse s’attacher à l’inspiration divine (…) que Dieu, souveraine vérité, ne peut être l’auteur d’aucune erreur[8]Léon XIII, Providentissimus Deus, 1893..

Il ajoute : « Ceux qui pensent que, dans les passages authentiques des Livres Saints, peut être renfermée quelque idée fausse (…) font de Dieu lui-même l’auteur d’une erreur. »

Dans cette même veine, Saint Pie X condamne dans le décret Lamentabili (1907) la proposition suivante : « L’inspiration divine ne s’étend pas à toute l’Écriture de manière à prémunir contre toute erreur toutes et chacune de ses parties. » Dans l’encyclique Pascendi, il dénonce ceux qui affirment qu’il existe « des erreurs manifestes » dans l’histoire biblique, rappelant que l’Écriture a Dieu pour auteur. Il va jusqu’à assortir la profession de ces thèses d’une excommunication latae sententiae. 

Dans Spiritus Paraclitus (1920) Benoît XV confirme que les Livres saints sont exempts de « toute erreur », et rappelle la position de saint Jérôme et saint Augustin, qui n’admettaient aucune imposture des auteurs sacrés. Il dénonce encore « un autre groupe de déformateurs de l’Ecriture Sainte » qui prétendent découvrir dans la Bible des procédés littéraires inconciliables avec l’absolue et parfaite véracité de la parole divine.

Dans Divino Afflante Spiritu (1943), Pie XII réaffirme que l’inspiration divine exclut toute erreur : 

Plus récemment cependant, en dépit de cette solennelle définition de la doctrine catholique, qui revendique pour ces « livres entiers, avec toutes leurs parties », une autorité divine les préservant de toute erreur, quelques écrivains catholiques n’ont pas craint de restreindre la vérité de l’Ecriture Sainte aux seules matières de la foi et des mœurs, regardant le reste, au domaine de la physique ou de l’histoire, comme « choses dites en passant » et n’ayant – ainsi qu’ils le prétendirent – aucune connexion avec la foi. Mais Notre Prédécesseur Léon XIII, d’immortelle mémoire, dans son Encyclique Providentissimus Deus du 18 novembre 1893, a confondu à bon droit ces erreurs et réglé l’étude des Livres Divins par des instructions et des directives très sages[9]Pie XII, Divino afflante Spiritu..  

Il reconnaît cependant une place importante à l’interprétation et à la prise en compte des genres littéraires : 

Néanmoins, personne, qui ait un juste concept de l’inspiration biblique, ne s’étonnera de trouver chez les écrivains sacrés, comme chez tous les anciens, certaines façons d’exposer et de raconter, certains idiotismes propres aux langues sémitiques, des approximations, certaines manières hyperboliques de parler, voire même parfois des paradoxes destinés à imprimer plus fermement les choses dans l’esprit[10]Pie XII, Divino afflante Spiritu..

Dans Humani Generis (1950), Pie XII condamne de nouveau « la théorie qui n’admet l’inerrance des lettres sacrées que là où elles enseignent Dieu, la morale et la religion ».

3. Confirmation et précisions avec Vatican II

Le Concile Vatican II enseigne encore que :

Notre sainte Mère l’Église, de par la foi apostolique, tient pour sacrés et canoniques tous les livres tant de l’Ancien que du Nouveau Testament, avec toutes leurs parties, puisque, rédigés sous l’inspiration de l’Esprit Saint, ils ont Dieu pour auteur et qu’ils ont été transmis comme tels à l’Église elle-même. Pour composer ces livres sacrés, Dieu a choisi des hommes auxquels il a eu recours dans le plein usage de leurs facultés et de leurs moyens, pour que, lui-même agissant en eux et par eux, ils missent par écrit, en vrais auteurs, tout ce qui était conforme à son désir, et cela seulement. Dès lors, puisque toutes les assertions des auteurs inspirés ou hagiographes doivent être tenues pour assertions de l’Esprit Saint, il faut déclarer que les livres de l’Écriture enseignent fermement, fidèlement et sans erreur la vérité que Dieu a voulu voir consignée dans les Lettres sacrées pour notre salut[11]Dei Verbum, n°11..

Notons que l’expression « pour notre salut » ne limite pas l’inerrance : elle précise la finalité de l’Écriture. La Commission théologique conciliaire a explicitement rejeté toute interprétation restrictive de cette expression[12]« Par le mot salutaris, on ne veut nullement suggérer que l’Ecriture n’est pas intégralement inspirée, qu’elle n’est pas intégralement parole de Dieu… Cette expression n’apporte … Continue reading, qui constitue une affirmation claire de l’inerrance.

Ajoutons que la profession de foi de 1989, approuvée par saint Jean-Paul II, précise que  « l’absence d’erreur dans les textes sacrés inspirés » relève de la foi divine et catholique. L’inerrance appartient donc explicitement au dépôt révélé.

L’inerrance n’est pas le fondamentalisme

Attention cependant, affirmer que l’Écriture est sans erreur ne signifie pas adopter une lecture fondamentaliste, qui consisterait à prendre toute l’Écriture au pied de la lettre (autrement dit, à tout lire sans recul, sans souci de contextualisation ni d’analyse du genre littéraire, sans prendre en compte l’intention théologique de l’auteur sacré). Ainsi lorsque la Bible rapporte que le monde a été créé en six jours, le récit en question n’a pas vocation à être une description littérale, scientifiquement précise, d’une création en six jours de 24 heures (ce serait précisément une lecture fondamentaliste). La Bible n’enseigne donc pas ici une erreur, puisque la vocation de ce texte n’est pas de décrire scientifiquement ce qui s’est passé, mais d’exprimer la réalité fondamentale qui est en jeu dans la création : la venue de l’homme, préparée au cours du temps, en tant qu’il est le sommet de la création.

L’Église enseigne ainsi que Dieu a parlé « selon le mode dont les hommes ont coutume d’user » [13]selon le mot de saint Thomas d’Aquin, dans son commentaire sur l’épître aux Hébreux. et encourage l’étude des genres littéraires. Une affirmation poétique, symbolique ou hyperbolique de la Bible n’est donc pas une erreur, mais elle dit vrai selon son mode propre, et Pie XII rappelle que les auteurs sacrés ont pu employer les formes d’expression de leur époque, sans que cela n’entame la véracité divine du message.

Conclusion

Enracinée dans la nature même de Dieu, Vérité subsistante, l’inerrance plénière de l’Écriture découle nécessairement de l’inspiration divine. Elle est enseignée de manière constante par les conciles, les papes et la tradition des Pères.

Limiter l’inerrance, c’est fragiliser l’autorité même de la Révélation. La foi catholique affirme au contraire que l’Écriture, correctement interprétée selon son genre littéraire et son intention salvifique, est pleinement vraie dans toutes ses assertions.

Loin d’être un fondamentalisme, cette doctrine est une conséquence logique de notre foi en un Dieu qui nous parle, et dont la Parole ne peut être erronée.

 

Sur ce sujet : 

  • lisez aussi notre article : Lisons la Bible !
  • regardez la vidéo des frères de la Fraternité Saint-Vincent-Ferrier (ci-dessous)

 

Références

Références
1 Concile Vatican I, Constitution dogmatique Dei Filius, chap. II.
2 Somme Théologique, Ia Pars, q. 16.
3, 4, 8 Léon XIII, Providentissimus Deus, 1893.
5 Concile de Lyon II, 1274.
6 Concile de Florence, 1442.
7 Concile Vatican I, Dei Filius.
9, 10 Pie XII, Divino afflante Spiritu.
11 Dei Verbum, n°11.
12 « Par le mot salutaris, on ne veut nullement suggérer que l’Ecriture n’est pas intégralement inspirée, qu’elle n’est pas intégralement parole de Dieu… Cette expression n’apporte aucune limitation matérielle à la vérité de l’Ecriture, mais elle indique sa spécification formelle, dont on doit tenir compte pour dire en quel sens est vrai non seulement ce qui concerne la foi et les mœurs ainsi que les faits liés à l’histoire du salut, mais aussi tout ce qui est affirmé dans l’Ecriture. »
13 selon le mot de saint Thomas d’Aquin, dans son commentaire sur l’épître aux Hébreux.
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