Jésus est-il mort à cause de nous ?
Sommes nous « responsables » de la mort du Seigneur ? Ce qui pourrait être rapidement dit ou entendu a de quoi déconcerter, voire risquerait de nous entraîner dans une interprétation culpabilisante, une spiritualité trop doloriste ou rigoureuse, si l’on ne prend pas le temps de l’explication théologique, à la lumière de l’Ecriture, de l’enseignement de l’Eglise et des éclairages de saint Thomas d’Aquin.
1. « Si l’homme n’avait pas péché… »
La première partie de notre réponse s’appuie sur une question classique posée par saint Thomas au début de son étude de l’Incarnation, et dont la réponse s’enracine dans la foi de l’Eglise telle qu’elle est professée chaque dimanche au Credo de la messe. Puisque c’est « pour nous les hommes et pour notre salut » que le Fils éternel est « descendu du ciel », qu’il « s’est fait homme », qu’il « souffrit sa Passion et fut mis au tombeau », le Docteur angélique affirme avec force (notamment contre une hypothèse posée avant lui par saint Anselme de Cantorbéry) que « Dieu ne se serait pas incarné si l’homme n’avait pas péché ».
Puisque dans la Sainte Écriture le motif de l’Incarnation est toujours attribué au péché du premier homme, on dit avec plus de justesse que l’œuvre de l’Incarnation est ordonnée à remédier au péché, à tel point que si le péché n’avait pas eu lieu, il n’y aurait pas eu l’Incarnation[1]Somme de théologie, IIIa Pars, q.1, a.3..
Cet enseignement s’enracine dans la parole même du Christ : « le Fils de l’homme est venu chercher et sauver ce qui était perdu[2]Lc 19, 10. », confirmée par saint Paul : « le Christ Jésus est venu dans le monde pour sauver les pécheurs[3]1 Tm 1, 15. ».
C’est donc bien pour notre salut, dans le but de nous sauver, que le Christ s’est incarné : sa mission sur la terre est finalisée (notamment) par notre rédemption. « Ce n’est pas pour rire que je t’ai aimée » disait le Seigneur (en révélation privée) à sainte Angèle de Foligno, tandis que Blaise Pascal écrivait dans sa méditation de l’agonie : « j’ai versé telle goutte de sang pour toi.[4]Blaise Pascal, Pensées, Brunschvig 553 ; Lafuma 919. » Cette affirmation est cependant à bien comprendre, pour éviter d’insister exagérément sur notre culpabilité et surtout d’en arriver à concevoir le péché des hommes comme une contrainte extérieure pesant sur la souveraine liberté divine.
2. Racheter nos péchés pour nous sauver
Cette causalité rédemptrice qu’affirment l’Eglise et saint Thomas d’Aquin sur le fondement de la Révélation se trouvait déjà explicitement annoncée dans les prophéties de l’Ancien Testament, en particulier dans les bouleversants « Chants du Serviteur souffrant » du livre d’Isaïe. Le chapitre 53 y articule avec une densité exceptionnelle le lien entre le péché que porte le Serviteur innocent et sa souffrance rédemptrice.
Il a été méprisé, abandonné des hommes, homme de douleurs, familier de la souffrance […] Or ce sont nos souffrances qu’il portait et nos douleurs dont il était chargé […] Il a été transpercé à cause de nos crimes, écrasé à cause de nos fautes ; le châtiment qui nous donne la paix est sur lui, et c’est par ses blessures que nous sommes guéris. Nous étions tous errants comme des brebis […] et le Seigneur a fait retomber sur lui la faute de nous tous[5]Is 53, 3-6.
Et encore :
S’il remet sa vie en sacrifice de réparation, il verra une descendance […] mon serviteur justifiera les multitudes, en se chargeant de leurs fautes[6]Is 53, 10-11.
Avec une clarté explosive, cette prophétie formulée cinq à sept siècles avant l’Incarnation annonce que la souffrance de ce mystérieux Serviteur sera à la fois causée par le péché — « à cause de nos fautes » — et ordonnée au salut — « par ses blessures nous sommes guéris », « il justifiera les multitudes ».
Cette interprétation est confirmée par les paroles mêmes du Christ, qui affirme à plusieurs reprises que sa mort, maintes fois annoncée, ne doit pas être comprise comme une fatalité subie mais comme un acte suprême d’amour librement assumé.
- « Si le grain de blé tombé en terre ne meurt pas, il reste seul ; mais s’il meurt, il porte beaucoup de fruit » (Jn 12, 24) dit-il le dimanche des Rameaux, révélant la fécondité mystérieuse d’une mort qui porte en elle la promesse d’une nouvelle vie.
- « Ceci est mon corps, qui est donné pour vous » (Lc 22, 19), « Ceci est mon sang, le sang de l’Alliance, versé pour la multitude en rémission des péchés » (Mt 26, 28) proclame-t-il à l’instant suprême de la Cène, exprimant le sens de sa mort sacrificielle déjà offerte dans la conversion substantielle du pain et du vin en son corps et son sang, dont le don est directement relié au rachat des fautes de l’humanité.
- « Il n’y a pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ses amis » (Jn 13, 15) ajoute-t-il après la Cène, manifestant la source profonde de son offrande sacrificielle : « L’amour de Dieu a trouvé son expression la plus profonde dans le don que le Christ a fait de sa vie pour nous sur la Croix » résumait ainsi Benoît XVI[7]Lettre au supérieur général de la Compagnie de Jésus, 15 juin 2008..
3. Aimer et réparer : deux finalités inséparables du sacrifice
La mort du Christ ne peut être contemplée (afin de nous y unir par la participation au sacrifice de la messe notamment) qu’en tenant ensemble deux dimensions inséparables : elle est à la fois expression suprême de l’amour et sacrifice expiatoire (ordonné à réparer l’offense infinie du péché des hommes). C’est la conviction profonde de saint Paul, qui offre à ce sujet une synthèse très dense et riche : « Je vous ai transmis ce que j’ai reçu […] que le Christ est mort pour nos péchés selon les Écritures » (1 Co 15, 3).
Pour l’Apôtre, le Christ s’est offert pour que soit réparée l’offense de notre péché : « Dieu l’a destiné à être, par son sang, instrument d’expiation, par la foi » (Rm 3, 25) ; « En lui nous avons la rédemption par son sang, la rémission des péchés » (Ep 1, 7). Mais l’acte par lequel il rachète notre faute est le même que celui par lequel il nous fait entrer dans une vie nouvelle, dans le temps du Royaume : « Il a été livré pour nos fautes et ressuscité pour notre justification » (Rm 4, 25) ; « Il s’est livré lui-même pour nos péchés afin de nous arracher à ce siècle mauvais » (Ga 1, 4). La clef de voûte de la pensée de saint Paul nous semble tenir dans ce lien indissoluble qu’il exprime entre l’expiation et le don de la grâce, qui correspondent aux deux dimensions du sacrifice, expression infinie d’amour et satisfaction surabondante propre à racheter toutes les fautes de l’humanité. La « rédemption », dont le mystère renouvelé à la messe comprend la Passion, la croix, la Résurrection et l’Ascension, unit profondément ces deux significations de la croix. Cette formule résume toute la pensée de l’Apôtre : « Le Christ nous a aimés et s’est livré lui-même pour nous, en offrande et sacrifice à Dieu, comme un parfum d’agréable odeur » (Ep 5, 2).
La mort du Christ est à la fois expression suprême de l’amour et sacrifice expiatoire, dissocier ces dimensions reviendrait à mutiler le mystère. L’exégète américain Brant Pitre insiste sur leur caractère inséparable dans l’œuvre de saint Paul.
Pourquoi le Christ est-il mort ? Que pensait précisément Paul de la mort du Christ offerte en rémission des péchés ? Les interprètes se sont longtemps disputés pour savoir comment répondre à ces questions et pour expliquer comment la mort expiatoire du Christ rentre dans le cadre général de la pensée de Paul. D’une part Paul est explicite sur le fait que le salut est une grâce (charis) – c’est à dire un « don. » De ce point de vue, il semble évident que Paul ne pensait pas que la mort de Jésus ait été due à aucune forme de nécessité stricte. Il indique plutôt que la croix est le résultat d’une grâce divine par laquelle Dieu montre son « amour » (agape) pour l’humanité (Rm 5, 8). D’autre part, Paul tient que la croix est le moyen par lequel le salut est accompli. Il la considère en particulier comme un « sacrifice d’expiation » (hilasterion) (Rm 3, 25) en faisant usage du langage de la rançon ou de la rédemption (apolutrosis) (Rm 3, 24 ; 1Co 1, 30)[8]Brant Pitre, Michael P. Barber, John A. Kincaid, Paul, a new Covenant Jew, Eerdmans, 2019, c. 4..
Pour Paul, la croix du Christ est à la fois une révélation apocalyptique de l’amour gratuit de Dieu et le sacrifice de rédemption de la nouvelle alliance. […] Ces deux idées sont inséparables pour l’Apôtre. Bien que la croix soit un acte d’expiation et de rédemption, elle n’est pas un acte d’obligation divine ni le résultat d’une nécessité stricte[9]Ibid..
4. Nécessité, amour et satisfaction chez saint Thomas d’Aquin
Le travail doctrinal de saint Thomas d’Aquin permet d’articuler ces données avec précision. Dans la Somme de théologie[10]IIIa Pars, q.46, a.1., il explique que la Passion du Christ ne peut être vue comme absolument nécessaire mais comme « nécessaire en raison de la fin. » S’il « fallait que le Christ souffrît sa Passion » (Lc 24, 26) c’est par égard pour son Père, pour lui-même et pour nous.
Il va jusqu’à faire de l’obéissance le motif principal de la Passion[11]Somme théologique, IIIa Pars, q. 47, a. 2. : « Il est de la plus haute convenance que le Christ ait souffert par obéissance […] “Il s’est fait obéissant jusqu’à la mort” (Ph 2, 8). » Mais cette obéissance n’est pas une contrainte extérieure, elle ne peut se comprendre que dans l’amour infini et total de celui qui « s’est livré lui-même pour nous en oblation et en sacrifice d’agréable odeur » (Ep 5, 2).
Expression suprême de l’obéissance de la volonté, manifestation en acte de l’amour, saint Thomas ne nie cependant pas la dimension expiatoire et salvifique de la Passion offerte pour nous[12]Somme théologique, IIIa Pars, q. 48, a. 2. : « Parce que la passion du Christ a été une satisfaction adéquate et surabondante pour le péché […] elle a été comme une rançon par laquelle nous avons été libérés. » ; « Il a donné pour nous ce qui était le plus précieux, c’est-à-dire lui-même. »
Ainsi sur la Croix le Christ – Dieu-fait-homme – offre au Père, au nom de l’humanité (on a parfois parlé de « satisfaction vicaire »), un acte d’obéissance d’amour d’une valeur infinie, dont l’effet est d’offrir une réparation adéquate et surabondante pour le péché originel et toutes les fautes de l’humanité : expiation et don total sont ainsi les deux facettes indissociables du sacrifice de Jésus.
Pour le pape Jean-Paul II[13]encyclique Redemptor hominis, 1979., la « révélation de l’amour et de la miséricorde a dans l’histoire de l’homme un visage et un nom: elle s’appelle Jésus-Christ », qui manifeste « l’amour qui est toujours plus grand que toutes les créatures, l’amour qu’il est Lui-même, ‘car Dieu est amour’. »
Pour Benoît XVI, la « miséricorde comme force de Dieu » est ainsi posée comme « une limite divine contre le mal du monde[14]Audience du 31 mai 2006 », « non seulement en mesure d’équilibrer le mal, mais même de le battre[15]Audience du 12 septembre 2012. »
Le Catéchisme de l’Église Catholique résume :
La mort du Christ est à la fois le sacrifice Pascal qui accomplit la rédemption définitive des hommes par l’Agneau qui porte le péché du monde et le sacrifice de la Nouvelle Alliance qui remet l’homme en communion avec Dieu en le réconciliant avec Lui par le sang répandu pour la multitude en rémission des péchés[16]Catéchisme de l’Eglise Catholique, n°613.
Conclusion : Le Christ est mort pour nous plutôt qu’à cause de nous
Pour éviter toute confusion, ne pas induire à croire que le Christ aurait subi une punition à notre place comme s’il était un coupable innocent et injustement puni[17]Certaines théologies issues de la Réforme protestante ont développé une conception dite de « substitution pénale », dans laquelle le Christ serait puni à la place des pécheurs pour … Continue reading, il vaut sans doute mieux dire que le Christ est mort pour nous : acceptant d’offrir librement et par amour pour son Père et pour nous-mêmes une satisfaction surabondante pour notre péché, plutôt qu’« à cause » de nous, comme si le péché était la cause unique de l’acte d’amour infini posé par le Christ en nous rachetant, comme s’il pouvait être une contrainte pesant sur la souveraine liberté divine.
Cependant cette offrande n’est pas extérieure à nous : elle nous est communiquée et nous sommes appelés à participer. Comme l’enseigne saint Paul : « Si nous sommes morts avec le Christ, nous croyons que nous vivrons aussi avec lui » (Rm 6, 8) ; « Ce qui manque aux souffrances de Christ, je l’achève en ma chair, pour son corps, qui est l’Eglise » (Col 1, 24).
« Vous êtes le corps du Christ » (1Co 12, 27) : la Rédemption n’est donc pas seulement accomplie pour nous, mais aussi en nous et avec nous, et le lieu de cette participation est la messe catholique, renouvellement non-sanglant du sacrifice rédempteur de la Croix, réunissant la double dimension de manifestation de l’amour infini et d’expiation surabondante pour le péché de l’humanité.
La messe comme la croix sont le lieu où se rencontrent la gravité du péché et la profondeur infinie de la miséricorde divine. Si le péché explique pourquoi le salut était nécessaire, seul l’amour explique pourquoi il a été donné de cette manière. Ce n’est pas le péché qui a le dernier mot, mais l’amour. Car si le péché a rendu la croix nécessaire, c’est l’amour qui l’a voulue.
Heureuse faute, qui nous valut un tel et si grand Rédempteur[18]Liturgie de la Veillée Pascale, chant de l’Exsultet. !
Références[+]
| ↑1 | Somme de théologie, IIIa Pars, q.1, a.3. |
|---|---|
| ↑2 | Lc 19, 10. |
| ↑3 | 1 Tm 1, 15. |
| ↑4 | Blaise Pascal, Pensées, Brunschvig 553 ; Lafuma 919. |
| ↑5 | Is 53, 3-6 |
| ↑6 | Is 53, 10-11 |
| ↑7 | Lettre au supérieur général de la Compagnie de Jésus, 15 juin 2008. |
| ↑8 | Brant Pitre, Michael P. Barber, John A. Kincaid, Paul, a new Covenant Jew, Eerdmans, 2019, c. 4. |
| ↑9 | Ibid. |
| ↑10 | IIIa Pars, q.46, a.1. |
| ↑11 | Somme théologique, IIIa Pars, q. 47, a. 2. |
| ↑12 | Somme théologique, IIIa Pars, q. 48, a. 2. |
| ↑13 | encyclique Redemptor hominis, 1979. |
| ↑14 | Audience du 31 mai 2006 |
| ↑15 | Audience du 12 septembre 2012. |
| ↑16 | Catéchisme de l’Eglise Catholique, n°613 |
| ↑17 | Certaines théologies issues de la Réforme protestante ont développé une conception dite de « substitution pénale », dans laquelle le Christ serait puni à la place des pécheurs pour satisfaire à une justice comprise de manière univoquement commutative (comme si nous traitons « d’égal à égal » avec Dieu). Une telle perspective sépare dramatiquement la justice et l’amour, et représente le Père comme infligeant au Fils une peine qui nous était destinée. La foi catholique affirme au contraire l’unité du dessein trinitaire : ce n’est pas le Père qui punit le Fils, mais le Fils qui s’offre librement au Père dans l’amour de l’Esprit. La Croix est ainsi l’acte commun de l’amour divin, et non un conflit intérieur à Dieu. |
| ↑18 | Liturgie de la Veillée Pascale, chant de l’Exsultet. |