Matthieu Lavagna vient de publier Les évangiles sont-ils vrais ? (Éditions Artège, 2026), un ouvrage d’apologétique accessible et rigoureux sur l’historicité des récits évangéliques. Il répond aux questions de Claves dans deux articles.
Claves : Pourquoi s’intéresser à l’authenticité des évangiles ? Pourquoi ce sujet importe-t-il ?
Matthieu Lavagna : Pour au moins deux raisons qui me semblent décisives.
La première est pratique : nous vivons à une époque où les objections contre le christianisme se multiplient, notamment sur Internet. Les attaques athées, mais aussi les attaques d’inspiration islamique, ciblent de plus en plus précisément la fiabilité des textes évangéliques. Un chrétien qui n’a pas réfléchi à ces questions se retrouve rapidement désarmé — et c’est souvent une porte d’entrée vers le doute, voire vers la perte de la foi.
La seconde raison est plus fondamentale encore : les évangiles ne sont pas seulement des textes spirituels. Ils ont une dimension historique intrinsèque. Si Jésus n’est pas réellement ressuscité, si les faits rapportés par les évangélistes sont de pures constructions mythologiques, alors tout l’édifice chrétien s’effondre. C’est saint Paul lui-même qui le dit avec une franchise déconcertante : si le Christ n’est pas ressuscité, notre foi est vaine (1 Co 15, 14). Il nous faut donc pouvoir accorder un vrai crédit rationnel à ces textes — et les raisons ne manquent pas pour cela.
C : La véracité des récits évangéliques est-elle un des sujets majeurs de l’apologétique ? Est-ce une question qui compte pour nos contemporains ?
ML : C’est le sujet cardinal de l’apologétique. Tout repose là-dessus. Si les évangiles ne relatent pas fidèlement ce qui s’est passé, plus rien ne tient : ni la divinité du Christ, ni les sacrements, ni l’Église. C’est le fondement de tout.
Ce qui rend l’approche de mon livre spécifique, c’est qu’elle ne présuppose pas la foi. Je ne pars pas du principe de l’inspiration divine des Écritures pour démontrer leur vérité — ce serait circulaire. Je pars uniquement des données historiques objectives, accessibles à la raison naturelle de n’importe qui, croyant ou non. Et ces données sont, je crois, bien plus solides que ce qu’on imagine généralement.
C : Quel est l’intérêt de l’argument tiré du nombre de manuscrits du Nouveau Testament ?
ML : C’est un argument qui répond très directement à une objection récurrente, notamment de la part des apologistes musulmans, qui accusent les chrétiens d’avoir falsifié les textes originaux — des textes qui auraient, selon eux, annoncé la venue de Mahomet. Ils mettent aussi en doute la fiabilité des évangiles au motif que nous n’aurions pas les manuscrits originaux, et que le délai entre la rédaction initiale et les copies qui nous sont parvenues serait trop important pour garantir la fidélité du texte.
L’argument manuscrit permet de répondre à ces deux objections de manière décisive.
C : En résumé, que nous disent les manuscrits du Nouveau Testament ?
ML : Ils nous disent que le Nouveau Testament est, de très loin, l’ouvrage de l’Antiquité le mieux attesté qui soit. On dénombre environ 24 000 manuscrits, dont 5 800 en grec. C’est une abondance sans commune mesure avec n’importe quelle autre œuvre antique — environ mille fois supérieure, si l’on compare avec César ou Tacite. Cette masse documentaire permet de comparer les manuscrits entre eux et d’établir une édition critique d’une fiabilité exceptionnelle.
De plus, les évangiles ont circulé très tôt. On en a une preuve indirecte mais massive : les Pères de l’Église les citent abondamment dès le début du IIe siècle — on recense quelque 36 000 citations, suffisantes à elles seules pour reconstituer presque intégralement le Nouveau Testament. Ce n’est pas le portrait d’une tradition incertaine.
C : Donc le fait de ne pas avoir retrouvé les manuscrits originaux n’est pas un handicap ?
ML : Pas du tout — c’est même normal pour des œuvres de cette époque. On ne possède les originaux d’aucune œuvre antique. La question pertinente est : quel est l’écart entre la date de rédaction et notre plus ancien manuscrit ? Pour le Nouveau Testament, certains fragments remontent à quelques décennies seulement de la composition originale. C’est remarquable. À titre de comparaison, notre plus ancien manuscrit de La Guerre des Gaules de César date de 900 ans après sa rédaction — et personne ne remet en cause son authenticité.
Quant aux variantes entre manuscrits, elles sont nombreuses en valeur absolue — entre 200 000 et 400 000 —, mais elles concernent en immense majorité des fautes de copie sans incidence sur le sens, des substitutions de synonymes, des différences orthographiques. Au final, elles n’affectent que 0,5 % du texte. Les meilleurs spécialistes contemporains — Craig Blomberg, P. W. Comfort — sont formels : une méfiance exacerbée envers le Nouveau Testament est parfaitement irrationnelle et devrait, pour être cohérente, conduire à un scepticisme généralisé à l’égard de tout ce que nous savons du monde antique.
C : Les catholiques sont-ils obligés de croire que les évangiles ont vraiment été écrits par les Apôtres ?
ML : Non, l’Église ne fait pas de l’autorité apostolique des écrits du Nouveau Testament un dogme de foi. On pourrait admettre que tel ou tel écrit n’a pas été rédigé directement ou indirectement par un apôtre ou un témoin de la vie du Christ, sans pour autant remettre en cause le dogme de l’inspiration, qui lui est canonisé par l’Église. Il faut distinguer les deux questions.
C : Pourquoi l’identité de l’auteur des évangiles est-elle cependant un argument majeur ?
ML : Parce que l’enjeu est l’historicité des récits, et celle-ci reste un aspect fondamental de la Révélation. Si les évangiles ont été écrits par des témoins oculaires ou des proches immédiats des témoins, leur valeur historique est considérable. Si, au contraire, ils sont le fruit d’une rédaction collective et tardive, dans des communautés qui n’auraient plus eu accès aux témoins directs, leur crédibilité historique diminue sensiblement.
L’argument de la rédaction tardive et anonyme a été largement utilisé par une exégèse très rationaliste pour faire des évangiles non pas un témoignage authentique sur Jésus, mais le reflet du vécu subjectif de communautés chrétiennes primitives. Le glissement est énorme — et, je crois, injustifié par les données.
C : Y a-t-il de bonnes raisons de penser que les évangiles ont été écrits par les apôtres et disciples de Jésus ?
ML : Oui, et les raisons convergent des deux côtés — interne et externe.
On objecte parfois que les évangélistes écrivent à la troisième personne et que les textes sont anonymes — mais c’était la pratique courante dans l’Antiquité. César, Flavius Josèphe, Plutarque font de même. Jésus lui-même parle parfois de lui à la troisième personne. L’argument n’a aucune force.
Du côté des sources externes, l’attribution des quatre évangiles à leurs auteurs traditionnels est attestée de manière ancienne, unanime et universelle. Papias d’Hiérapolis, qui avait personnellement connu saint Jean, en témoigne vers 125. Justin Martyr vers 150, le fragment de Muratori vers 170, Irénée de Lyon vers 180, Clément d’Alexandrie avant 200, Tertullien vers 220 — tous s’accordent. Et surtout, il n’existe aucune copie ancienne anonyme des évangiles dans les manuscrits. Si ces textes avaient d’abord circulé sans nom d’auteur, on trouverait des attributions diverses, comme c’est le cas pour l’Épître aux Hébreux, dont la paternité a toujours été discutée. Or pour les quatre évangiles, l’attribution est partout identique. Cela est très difficile à expliquer sans admettre que l’attribution est ancienne et authentique.
Du côté interne, chaque évangile porte des marques cohérentes avec son auteur présumé : Matthieu, l’ancien publicain, s’attarde sur l’argent, l’impôt, le montant de la trahison de Judas ; Marc mentionne Pierre bien plus que les autres synoptiques, ce qui s’accorde avec la tradition qui fait de lui l’interprète de Pierre ; Luc manifeste un intérêt médical et corporel que l’on attendrait d’un médecin ; Jean présente tous les traits d’un témoin oculaire direct, bénéficiant d’une proximité exceptionnelle avec Jésus.
La conclusion s’impose : on ne peut vraiment pas soutenir qu’on ignore qui a écrit les évangiles. Les preuves internes et externes convergent pour attribuer deux récits à des témoins oculaires — Matthieu et Jean — et deux autres à des proches directs des apôtres — Marc et Luc.
Peut-on croire le Nouveau Testament ?
Matthieu Lavagna vient de publier Les évangiles sont-ils vrais ? (Éditions Artège, 2026), un ouvrage d’apologétique accessible et rigoureux sur l’historicité des récits évangéliques. Il répond aux questions de Claves dans deux articles.
Claves : Pourquoi s’intéresser à l’authenticité des évangiles ? Pourquoi ce sujet importe-t-il ?
Matthieu Lavagna : Pour au moins deux raisons qui me semblent décisives.
La première est pratique : nous vivons à une époque où les objections contre le christianisme se multiplient, notamment sur Internet. Les attaques athées, mais aussi les attaques d’inspiration islamique, ciblent de plus en plus précisément la fiabilité des textes évangéliques. Un chrétien qui n’a pas réfléchi à ces questions se retrouve rapidement désarmé — et c’est souvent une porte d’entrée vers le doute, voire vers la perte de la foi.
La seconde raison est plus fondamentale encore : les évangiles ne sont pas seulement des textes spirituels. Ils ont une dimension historique intrinsèque. Si Jésus n’est pas réellement ressuscité, si les faits rapportés par les évangélistes sont de pures constructions mythologiques, alors tout l’édifice chrétien s’effondre. C’est saint Paul lui-même qui le dit avec une franchise déconcertante : si le Christ n’est pas ressuscité, notre foi est vaine (1 Co 15, 14). Il nous faut donc pouvoir accorder un vrai crédit rationnel à ces textes — et les raisons ne manquent pas pour cela.
C : La véracité des récits évangéliques est-elle un des sujets majeurs de l’apologétique ? Est-ce une question qui compte pour nos contemporains ?
ML : C’est le sujet cardinal de l’apologétique. Tout repose là-dessus. Si les évangiles ne relatent pas fidèlement ce qui s’est passé, plus rien ne tient : ni la divinité du Christ, ni les sacrements, ni l’Église. C’est le fondement de tout.
Ce qui rend l’approche de mon livre spécifique, c’est qu’elle ne présuppose pas la foi. Je ne pars pas du principe de l’inspiration divine des Écritures pour démontrer leur vérité — ce serait circulaire. Je pars uniquement des données historiques objectives, accessibles à la raison naturelle de n’importe qui, croyant ou non. Et ces données sont, je crois, bien plus solides que ce qu’on imagine généralement.
C : Quel est l’intérêt de l’argument tiré du nombre de manuscrits du Nouveau Testament ?
ML : C’est un argument qui répond très directement à une objection récurrente, notamment de la part des apologistes musulmans, qui accusent les chrétiens d’avoir falsifié les textes originaux — des textes qui auraient, selon eux, annoncé la venue de Mahomet. Ils mettent aussi en doute la fiabilité des évangiles au motif que nous n’aurions pas les manuscrits originaux, et que le délai entre la rédaction initiale et les copies qui nous sont parvenues serait trop important pour garantir la fidélité du texte.
L’argument manuscrit permet de répondre à ces deux objections de manière décisive.
C : En résumé, que nous disent les manuscrits du Nouveau Testament ?
ML : Ils nous disent que le Nouveau Testament est, de très loin, l’ouvrage de l’Antiquité le mieux attesté qui soit. On dénombre environ 24 000 manuscrits, dont 5 800 en grec. C’est une abondance sans commune mesure avec n’importe quelle autre œuvre antique — environ mille fois supérieure, si l’on compare avec César ou Tacite. Cette masse documentaire permet de comparer les manuscrits entre eux et d’établir une édition critique d’une fiabilité exceptionnelle.
De plus, les évangiles ont circulé très tôt. On en a une preuve indirecte mais massive : les Pères de l’Église les citent abondamment dès le début du IIe siècle — on recense quelque 36 000 citations, suffisantes à elles seules pour reconstituer presque intégralement le Nouveau Testament. Ce n’est pas le portrait d’une tradition incertaine.
C : Donc le fait de ne pas avoir retrouvé les manuscrits originaux n’est pas un handicap ?
ML : Pas du tout — c’est même normal pour des œuvres de cette époque. On ne possède les originaux d’aucune œuvre antique. La question pertinente est : quel est l’écart entre la date de rédaction et notre plus ancien manuscrit ? Pour le Nouveau Testament, certains fragments remontent à quelques décennies seulement de la composition originale. C’est remarquable. À titre de comparaison, notre plus ancien manuscrit de La Guerre des Gaules de César date de 900 ans après sa rédaction — et personne ne remet en cause son authenticité.
Quant aux variantes entre manuscrits, elles sont nombreuses en valeur absolue — entre 200 000 et 400 000 —, mais elles concernent en immense majorité des fautes de copie sans incidence sur le sens, des substitutions de synonymes, des différences orthographiques. Au final, elles n’affectent que 0,5 % du texte. Les meilleurs spécialistes contemporains — Craig Blomberg, P. W. Comfort — sont formels : une méfiance exacerbée envers le Nouveau Testament est parfaitement irrationnelle et devrait, pour être cohérente, conduire à un scepticisme généralisé à l’égard de tout ce que nous savons du monde antique.
C : Les catholiques sont-ils obligés de croire que les évangiles ont vraiment été écrits par les Apôtres ?
ML : Non, l’Église ne fait pas de l’autorité apostolique des écrits du Nouveau Testament un dogme de foi. On pourrait admettre que tel ou tel écrit n’a pas été rédigé directement ou indirectement par un apôtre ou un témoin de la vie du Christ, sans pour autant remettre en cause le dogme de l’inspiration, qui lui est canonisé par l’Église. Il faut distinguer les deux questions.
C : Pourquoi l’identité de l’auteur des évangiles est-elle cependant un argument majeur ?
ML : Parce que l’enjeu est l’historicité des récits, et celle-ci reste un aspect fondamental de la Révélation. Si les évangiles ont été écrits par des témoins oculaires ou des proches immédiats des témoins, leur valeur historique est considérable. Si, au contraire, ils sont le fruit d’une rédaction collective et tardive, dans des communautés qui n’auraient plus eu accès aux témoins directs, leur crédibilité historique diminue sensiblement.
L’argument de la rédaction tardive et anonyme a été largement utilisé par une exégèse très rationaliste pour faire des évangiles non pas un témoignage authentique sur Jésus, mais le reflet du vécu subjectif de communautés chrétiennes primitives. Le glissement est énorme — et, je crois, injustifié par les données.
C : Y a-t-il de bonnes raisons de penser que les évangiles ont été écrits par les apôtres et disciples de Jésus ?
ML : Oui, et les raisons convergent des deux côtés — interne et externe.
On objecte parfois que les évangélistes écrivent à la troisième personne et que les textes sont anonymes — mais c’était la pratique courante dans l’Antiquité. César, Flavius Josèphe, Plutarque font de même. Jésus lui-même parle parfois de lui à la troisième personne. L’argument n’a aucune force.
Du côté des sources externes, l’attribution des quatre évangiles à leurs auteurs traditionnels est attestée de manière ancienne, unanime et universelle. Papias d’Hiérapolis, qui avait personnellement connu saint Jean, en témoigne vers 125. Justin Martyr vers 150, le fragment de Muratori vers 170, Irénée de Lyon vers 180, Clément d’Alexandrie avant 200, Tertullien vers 220 — tous s’accordent. Et surtout, il n’existe aucune copie ancienne anonyme des évangiles dans les manuscrits. Si ces textes avaient d’abord circulé sans nom d’auteur, on trouverait des attributions diverses, comme c’est le cas pour l’Épître aux Hébreux, dont la paternité a toujours été discutée. Or pour les quatre évangiles, l’attribution est partout identique. Cela est très difficile à expliquer sans admettre que l’attribution est ancienne et authentique.
Du côté interne, chaque évangile porte des marques cohérentes avec son auteur présumé : Matthieu, l’ancien publicain, s’attarde sur l’argent, l’impôt, le montant de la trahison de Judas ; Marc mentionne Pierre bien plus que les autres synoptiques, ce qui s’accorde avec la tradition qui fait de lui l’interprète de Pierre ; Luc manifeste un intérêt médical et corporel que l’on attendrait d’un médecin ; Jean présente tous les traits d’un témoin oculaire direct, bénéficiant d’une proximité exceptionnelle avec Jésus.
La conclusion s’impose : on ne peut vraiment pas soutenir qu’on ignore qui a écrit les évangiles. Les preuves internes et externes convergent pour attribuer deux récits à des témoins oculaires — Matthieu et Jean — et deux autres à des proches directs des apôtres — Marc et Luc.