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Noli me tangere – Ne me touche pas !

 « Ne me touche pas », dit le Christ à Marie-Madeleine ; « Mets ta main dans mon côté », dit-il au contraire à Thomas. Mystérieux paradoxe, qui nous éclaire sur l’équilibre entre la foi et des signes de la foi, et que décrit également le récit des disciples d’Emmaüs.

 

Étonnante discrétion de Jésus, après sa Résurrection. Il aurait pu, le matin de Pâques, entrer en procession solennelle dans Jérusalem, frapper à la porte de Caïphe et Anne, aller voir Pilate, s’installer sur son trône… Quel éclat, quel prodige cela aurait été !! Tous ses persécuteurs, désormais prosternés devant lui, tremblants, convaincus enfin que c’est un Dieu… Mais rien de tout cela !

Au contraire, Jésus économise ses apparitions. Il dose avec équilibre les signes de sa Résurrection. Il donne certes les preuves suffisantes pour soutenir la foi de ses apôtres et des hommes de bonnes volontés, afin qu’ils témoignent avec assurance : mais il n’abuse pas de ces signes tangibles, c’est ce que nous allons voir avec Marie-Madeleine et les pèlerins d’Emmaüs.

Certes, la foi s’appuie sur des motifs de croire, des signes tangibles, comme les miracles ; et la Résurrection de Jésus, fait historique, est le miracle suprême ! Mais voir le signe, ce n’est pas croire. Beaucoup ont vu des miracles, et ne croient pas. Car la foi n’est pas une conclusion logique devant le signe vu : elle est un don de Dieu, elle dépasse de loin le signe, elle est une adhésion à la Vérité se révélant, à la parole de Dieu : d’où l’insistance, dans tous les Évangiles de la Résurrection, sur le sicut dixit : il est ressuscité « comme il l’a dit » : et la Résurrection apporte une confirmation que « ce qu’il nous a dit est vrai ».

« il vit et il crut[1]Jn 20, 8 ». Voir le signe pour croire en Dieu, ne plus voir le signe et continuer à croire : c’est tout l’équilibre du mystère de la foi, qui transparaît durant cette octave de Pâques.

 

L’apparition à Marie-Madeleine (Évangile du jeudi de l’octave de Pâques)

En Jn 20, 11-18, nous retrouvons Marie-Madeleine, seule, éperdue près du tombeau. Elle est le modèle de nos âmes qui, au cœur même de la nuit, doivent persévérer dans la recherche de Dieu : « J’ai cherché celui que mon cœur aime[2] Ct 3, 1.». Son obstination va payer : elle finit par le trouver. Mais l’Évangile de Jean comporte ici un détail curieux. Il est dit Marie Madeleine se retourne une première fois[3]Jn 20, 14physiquement ; elle voit Jésus, mais ne le reconnait pas, le prenant pour le jardinier. Alors Jésus l’appelle par son nom : Marie ; elle se retourne une deuxième fois[4]Jn 20, 16, et le reconnait. Pourquoi une deuxième fois ? Elle le regardait déjà ! Oui, elle le regardait : elle le voyait, mais ne croyait pas encore. Elle voyait le signe, mais l’on peut refuser le signe : encore fallait-il qu’elle croie. Le deuxième retournement est un retournement intérieur, provoqué à l’appel de son nom, par la Parole du Christ qui témoigne en nous : c’est cela, la foi.

Alors naturellement, elle se précipite à ses pieds. Et le Seigneur lui dit : « Noli me tangere[5]Jn 20, 17 » ; ne me touche pas, ou, plus littéralement : « cesse de me toucher ; ne me retiens pas. »

Pourquoi une parole en apparence si rude ? Elle qui avait tant touché le Christ, depuis la maison de Simon ou elle avait lavé les pieds de Jésus avec ses larmes et ses cheveux[6]Lc 7, 38, jusqu’au soir de Béthanie quand elle avait versé le vase de précieux parfum sur ses pieds[7]Jn 12, 3 ? Pourquoi ne pas le toucher, alors que Jésus se laisse si souvent toucher, alors qu’il demandera lui-même à Thomas de le toucher ?

Jésus répond lui-même : « je ne suis pas encore remonté vers le Père[8]Jn 20, 17 ». Je te suis toujours visible, avec mon corps, mais ce n’est pas à cela que tu dois t’attacher : il te faut passer du contact sensible à la foi, il te faut passer du signe tangible à la confiance en moi.

Jésus ne veut pas que Marie Madeleine le touche moins : il veut qu’elle le touche mieux, en vérité, plus intimement, de ce toucher obscure de la foi.  Le Christ se dérobe au sens, pour se révéler au cœur : voir, ou croire.

Il agit de même avec nous. Nous sommes bien souvent à la recherche de sensations dans notre foi, de ressenti, de signe. Jésus nous en donne d’ailleurs : mais pas trop. Car ce peut être un danger, si notre foi se fonde uniquement sur des signes ; si nous aimons plus le bien que Jésus nous fait, que Jésus lui-même ; si nous préférons les consolations de Dieu au Dieu des consolations. Alors parfois, Jésus permet que l’on soit dans la nuit, que l’on ne puisse le toucher sensiblement, afin de faire confiance non pas aux signes, mais à la grâce de sa Parole se révélant en nous.

 

L’apparition aux disciples d’Emmaüs (Évangile du lundi de l’octave de Pâques)

Le même paradoxe est au cœur du beau récit de l’apparition du Christ aux disciples d’Emmaüs. Les voilà qui marchent, las, désolés, s’éloignant de Jérusalem. Jésus arrive alors, et fait route avec eux : ils le voient, mais ne le reconnaissent pas : « leurs yeux étaient empêchés de le reconnaître[9]Lc 24, 16 ».

Ils s’arrêtent à l’auberge, et Jésus fait semblant de continuer, de s’en aller[10]Lc 24, 28 : aimable feinte du Christ qui n’a qu’un unique but, provoquer la prière des disciples, afin que Jésus reste avec eux[11]Lc 24, 29.

Les voilà à table : et au moment au Jésus prend, bénit, rompt et donne le pain[12]Lc 24, 30 – figure eucharistique par excellence chez Luc[13]on retrouve exactement la même succession de ces quatre verbes, dans le même ordre, pour le miracle de la multiplication en Lc 9, 16, et pour l’institution de l’Eucharistie en Lc 22, 19, à un … Continue reading, « leurs yeux s’ouvrent, ils le reconnaissent »[14]Lc 24, 31 ; et à cet instant précis, au moment même où leurs yeux s’ouvrent, Jésus « devint invisible pour eux »[15]Lc 22, 31 : aphantos en grec, qui signifie : devenir non apparent.

Jésus n’est pas parti : il est toujours là, auprès des pèlerins d’Emmaüs. Il est juste non apparent au sens. Il se dérobe au sens, pour parler à l’âme, et l’on passe de la lumière physique du signe vu à la lumière intérieure, bien plus éclairante, de la foi ; de la sensation chaleureuse de la présence physique de l’aimé, au « cœur ardent » qui accompagne la compréhension des Écritures[16]Lc 22, 32 : « notre cœur, au-dedans de nous, n’était-il pas ardent quand il nous parlait sur la route et nous ouvrait les Écritures ? » : avoir la foi, ce n’est pas voir le Christ, le toucher, le ressentir : c’est être illuminé de l’intérieur par la Parole de Dieu se révélant.

Et ce n’est pas un hasard, si cette soudaine prise de conscience se fait au moment de la fraction du pain : Dieu est présent réellement dans l’Eucharistie, même si nos sens ne l’atteignent pas. Et nous y croyons, non pas parce que nous l’avons vu ou senti à travers un miracle, mais parce qu’il nous l’a dit, sicut dixit : « je serai avec vous tous les jours jusqu’à la fin du monde[17]Mt 28, 20 »

 

L’apparition à l’apôtre Thomas (Évangile du dimanche in Albis)

Peut-être, en ce moment, notre foi est-elle pour nous lumineuse, soutenue par des signes, des grâces bien tangibles, voire des miracles qui nous confirment que Jésus est bien là à nos côtés et nous accompagne : tant mieux, rendons grâces, profitons de ces moments.

Mais peut-être, en ce moment, cette foi est-elle pour nous obscure, sèche, sans signes ni contact, que le Seigneur nous dit, à nous aussi : « Noli me tangere », crois en moi dans la nuit. Ce n’est pas grave, c’est peut-être même mieux, car c’est dans ces moments-là que nos actions, nos prières, nos efforts sont plus gratuits, plus méritoires, plus aimants en fait, car nous ne les faisons pas pour nous, mais pour Dieu.

Mais si c’est trop difficile, et que le questionnement survient dans la foi, il ne nous est pas interdit de demander au Seigneur des signes : de pouvoir, ne serait-ce qu’un instant, le toucher, avoir une preuve, pour apaiser ces doutes. Jésus nous y autorise, comme il le fit pour Thomas ; il s’abaisse jusqu’à cela dans sa grande miséricorde : « Mets ici ton doigt, et vois mes mains ; et tends ta main et mets là dans mon côté, et ne sois pas incrédule, mais croyant[18]Jn, 20, 27.

Ne soyons pas trop dur avec l’apôtre Thomas, et pour son incrédulité passagère, si célèbre encore aujourd’hui. Le Seigneur l’a permise spécialement pour nous ; sa résistance à croire reste, pour les siècles à venir, l’une des preuves les plus saisissantes, les plus apaisantes, de la vérité de la Résurrection de Jésus. Ainsi écrivait saint Grégoire le Grand :

 Les disciples tardèrent à croire à la Résurrection du Seigneur : n’y voyons pas tant une faiblesse de leur part qu’une assurance pour la fermeté de notre foi. Car c’est bien parce qu’ils doutaient, que la Résurrection leur fut démontrée avec un luxe de preuve à l’appui. Et quand nous lisons ces récits, ne sommes-nous pas affermis par leurs doutes mêmes ? Marie-Madeleine, si prompte à croire, ne m’a pas été aussi utile que Thomas dans sa lenteur. Celui-ci, parce qu’il doutait, toucha les cicatrices du Crucifié, et guérit ainsi, d’avance, le doute qui pourrait aujourd’hui blesser nos cœurs[19]Saint Grégoire le Grand, Hom. 29 in Ev., PL 76, 1213.

Nous pouvons demander ces signes, comme Thomas. Mais le Seigneur préférera toujours, cependant, ceux qui acceptent généreusement la nuit de la foi, et avancent dans la confiance : « Bienheureux ceux qui n’ont pas vu et qui ont cru[20]Jn 20, 29 »

Il n’est pas dit dans l’Évangile que Thomas toucha le Christ. Ce qui est dit, c’est qu’il crut. Saint Thomas d’Aquin écrira : « Thomas (l’apôtre) a vu quelque chose, mais il en a cru une autre[21]IIa IIae, q. 1, a. 4, ad 1 ». Il a vu le signe, il a vu le miracle du Christ, cet homme, ressuscité. Mais il a cru autre chose : il croit le mystère, il croit que le Christ est la Vérité, il croit enfin en sa Parole, il confesse qu’il est Dieu : « Mon Seigneur et mon Dieu ». Tous les signes de la terre ne suffiront pas à prouver avec évidence ce mystère ; entre le signe et la foi, entre voir et croire, entre toucher le Christ ressuscité et l’adorer à genoux comme Dieu, il n’y a pas un enchainement logique, un simple « donc » que l’intelligence humaine pourrait affirmer d’elle-même : il y a, entre les deux, une action intérieure de Dieu, de la Vérité se révélant qui témoigne en nous ; à ce moment-là, la lumière de la foi, tel un soleil resplendissant, éclipse les motifs de croire. Le Christ peut bien alors disparaître, échapper à nos sens ; seul suffit la grâce silencieuse en laquelle Dieu nous parle, cette lumière intérieure surnaturelle qu’aucun doute ne peut faire vaciller, cette douce poussée divine sous la motion de laquelle nous nous mettons à genoux, adorant le Verbe de Dieu : « Mon Seigneur, et mon Dieu[22]Jn 20, 28 ».

Références

Références
1 Jn 20, 8
2 Ct 3, 1.
3 Jn 20, 14
4 Jn 20, 16
5, 8 Jn 20, 17
6 Lc 7, 38
7 Jn 12, 3
9 Lc 24, 16
10 Lc 24, 28
11 Lc 24, 29
12 Lc 24, 30
13 on retrouve exactement la même succession de ces quatre verbes, dans le même ordre, pour le miracle de la multiplication en Lc 9, 16, et pour l’institution de l’Eucharistie en Lc 22, 19, à un détail près : la bénédiction est remplacée par l’action de grâce (eucharistein) en Lc 22, 19, et accompagnée par les paroles de la consécration
14 Lc 24, 31
15 Lc 22, 31
16 Lc 22, 32 : « notre cœur, au-dedans de nous, n’était-il pas ardent quand il nous parlait sur la route et nous ouvrait les Écritures ? »
17 Mt 28, 20
18 Jn, 20, 27
19 Saint Grégoire le Grand, Hom. 29 in Ev., PL 76, 1213
20 Jn 20, 29
21 IIa IIae, q. 1, a. 4, ad 1
22 Jn 20, 28
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