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Le testament de Saint Ignace

Saint Ignace (35-107), troisième évêque d’Antioche (après Saint Pierre et Evode), fut condamné à être livré aux bêtes à Rome, sous le règne de Trajan. Enchaîné et mené au supplice, il écrivit, pendant son parcours, sept lettres, dont six à des églises locales et une à Saint Polycarpe de Smyrne.

 

Voici des extraits de la magnifique lettre d’Ignace d’Antioche aux Romains, parsemée de citations des épîtres de saint Paul et de l’évangile de saint Jean[1]Nous avons mis en note les références les plus évidentes. Pour le rapprochement entre Ignace d’Antioche et saint Jean, cf. M.-L. Lagrange, Évangile selon Saint Jean, Paris, 1925, p. 26., où il exhorte les fidèles à ne pas intervenir pour empêcher son martyre prochain.

L’une des grandes richesses de ce texte est la comparaison que saint Ignace propose entre son martyre, où il sera « moulu par la dent des bêtes », et l’Eucharistie ; devenant par sa mort le « pain du Christ », saint Ignace nous éclaire (dès le début du IIe siècle !) sur la portée sacrificielle de la messe, dans laquelle le Christ est une victime (hostia en latin) offerte à Dieu.

Au-delà de cet enseignement théologique, on ne peut qu’admirer le courage et l’ardeur de cet homme prêt à mourir pour le Christ ; Ignace a bien mérité son nom, qui viendrait de « ignis », c’est-à-dire : le feu.

 

Adresse à l’Église de Rome

“Ignace, dit aussi Théophore[2]Littéralement : celui qui porte Dieu., […] à l’Église qui préside dans la région des Romains, digne de Dieu, digne d’honneur, digne d’être appelée bienheureuse, digne de louange, digne de succès, digne de pureté, qui préside à la charité, qui porte la loi du Christ, qui porte le nom du Père ; je la salue au nom de Jésus-Christ, le fils du Père ; aux frères qui, de chair et d’esprit, sont unis à tous ses commandements, remplis inébranlablement de la grâce de Dieu, purifiés de toute coloration étrangère, je leur souhaite en Jésus-Christ notre Dieu toute joie irréprochable.”

 

« Il est bon de se coucher loin du monde vers Dieu, pour se lever en Lui »

“Je ne veux pas que vous plaisiez aux hommes, mais que vous plaisiez à Dieu, comme, en fait, vous lui plaisez. Pour moi, jamais je n’aurai une telle occasion d’atteindre Dieu, et vous, si vous gardez le silence, vous ne pouvez souscrire à une œuvre meilleure. Si vous gardez le silence à mon sujet, je serai à Dieu ; mais si vous aimez ma chair, il me faudra de nouveau courir. Ne me procurez rien de plus que d’être offert en libation à Dieu[3]Cf. Ph 2, 17 ; 2 Tm 4, 6., tandis que l’autel est encore prêt, afin que, réunis en chœur dans la charité, vous chantiez au Père dans le Christ Jésus, parce que Dieu a daigné faire que l’évêque de Syrie fût trouvé en lui, l’ayant fait venir du levant au couchant. Il est bon de se coucher loin du monde vers Dieu, pour se lever en lui.”

 

« Priez pour que je sois trouvé chrétien ! »

“[…] Ne demandez pour moi que la force intérieure et extérieure, pour que non seulement je parle, mais que je veuille, pour que non seulement on me dise chrétien, mais que je le sois trouvé de fait. Si je le suis de fait, je pourrai me dire tel, et être un vrai croyant, quand je ne serai plus visible au monde. Rien de ce qui est visible n’est bon. Car notre Dieu, Jésus-Christ, étant en son Père, se fait voir davantage. Car ce n’est pas une œuvre de persuasion que le christianisme, mais une œuvre de puissance, quand il est haï par le monde.”

Martyre de saint Ignace (icône bulgare ou macédonienne du XVIIe siècle)

 

« Je suis le froment de Dieu »

“C’est de bon cœur que je vais mourir pour Dieu, si du moins vous vous ne m’en empêchez pas. Je vous en supplie, n’ayez pas pour moi une bienveillance inopportune. Laissez-moi être la pâture des bêtes, par lesquelles il me sera possible de trouver Dieu. Je suis le froment de Dieu, et je suis moulu par la dent des bêtes, pour devenir un pur pain du Christ. Flattez plutôt les bêtes, pour qu’elles soient mon tombeau, et qu’elles ne laissent rien de mon corps, pour que, dans mon dernier sommeil, je ne sois à charge à personne. C’est alors que je serai vraiment disciple de Jésus-Christ, quand le monde ne verra même plus mon corps. Implorez le Christ pour moi, pour que, par l’instrument des bêtes, je sois une victime offerte à Dieu.

Je ne vous donne pas des ordres comme Pierre et Paul : eux, ils étaient libres, et moi jusqu’à présent un esclave[4]Cf. 1 Co 9, 1.. Mais si je souffre, je serai un affranchi de Jésus-Christ[5]Cf. 1 Co 7, 22. et je renaîtrai en lui, libre. Maintenant enchaîné, j’apprends à ne rien désirer.”

 

« C’est maintenant que je commence à être un disciple »

“Pardonnez-moi ; ce qu’il me faut, je le sais, moi. C’est maintenant que je commence à être un disciple. Que rien, des êtres visibles et invisibles, ne m’empêche par jalousie, de trouver le Christ. Feu et croix, troupeaux de bêtes, lacérations, écartèlements, dislocation des os, mutilation des membres, mouture de tout le corps, que les pires fléaux du diable tombent sur moi, pourvu seulement que je trouve Jésus-Christ.”

Martyre de Saint Ignace (école napolitaine)

 

« Mon enfantement approche »

“[…] Il est bon pour moi de mourir[6]Cf. 1 Co 9, 15. pour m’unir au Christ Jésus, plus que de régner sur les extrémités de la terre. C’est lui que je cherche, qui est mort pour nous ; lui que je veux, qui est ressuscité pour nous. Mon enfantement approche, pardonnez-moi, frères ; ne m’empêchez pas de vivre, ne veuillez pas que je meure. Celui qui veut être à Dieu, ne le livrez pas au monde, ne le séduisez pas par la matière. Laissez-moi recevoir la pure lumière ; quand je serai arrivé là, je serai un homme. Permettez-moi d’être un imitateur de la passion de mon Dieu. […] Mon désir terrestre a été crucifié, et il n’y a plus en moi de feu pour aimer la matière, mais en moi une « eau vive[7]Cf. Jn 4, 10 ; 7, 38 ; Ap 14, 25. » qui murmure et qui dit au-dedans de moi : « Viens vers le Père[8]Cf. Jn 14, 12. » Je ne me plais plus à une nourriture de corruption ni aux plaisirs de cette vie ; c’est le pain de Dieu que je veux[9]Cf. Jn 6, 26-27., qui est la chair de Jésus-Christ, de la race de David[10]Cf. Jn 7, 42 ; Rm 1, 3., et pour boisson je veux son sang, qui est l’amour incorruptible. […]”

 

Conclusion

“Souvenez-vous dans votre prière de l’Église de Syrie, qui, en ma place, a Dieu pour pasteur. Seul Jésus Christ sera son évêque, et votre charité.

Pour moi, je rougis d’être compté parmi eux, car je n’en suis pas digne, étant le dernier d’entre eux, et un avorton[11]Cf. 1 Co 14, 8-9.. Mais j’ai reçu la miséricorde d’être quelqu’un, si j’obtiens Dieu. Mon esprit vous salue, et la charité des Églises qui m’ont reçu, au nom de Jésus-Christ[12]Cf. Mt 18, 40-41., non comme un simple passant. Et celles-là mêmes qui n’étaient pas sur ma route selon la chair, allaient au-devant de moi de ville en ville. Je vous écris ceci de Smyrne […], le neuf d’avant les calendes de septembre. Portez-vous bien jusqu’à la fin dans l’attente de Jésus-Christ. Amen. »

Références

Références
1 Nous avons mis en note les références les plus évidentes. Pour le rapprochement entre Ignace d’Antioche et saint Jean, cf. M.-L. Lagrange, Évangile selon Saint Jean, Paris, 1925, p. 26.
2 Littéralement : celui qui porte Dieu.
3 Cf. Ph 2, 17 ; 2 Tm 4, 6.
4 Cf. 1 Co 9, 1.
5 Cf. 1 Co 7, 22.
6 Cf. 1 Co 9, 15.
7 Cf. Jn 4, 10 ; 7, 38 ; Ap 14, 25.
8 Cf. Jn 14, 12.
9 Cf. Jn 6, 26-27.
10 Cf. Jn 7, 42 ; Rm 1, 3.
11 Cf. 1 Co 14, 8-9.
12 Cf. Mt 18, 40-41.
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