Ecouter : Episode 06 – L’intelligence des Écritures
Introduction, auteur et date
Après la Genèse, l’Exode, des livres somme toute très narratifs, nous voici arrivés enfin au Lévitique… Un sacré morceau ! En fait, prévenons-en tout de suite, il s’agit pour beaucoup de lecteurs enthousiastes de la Bible, partis bille en tête dans l’Ancien Testament, d’un véritable coup d’arrêt. C’est le moment où le gros volume tombe des mains des courageux qui avaient tenu jusque là. Le Lévitique est malheureusement l’un des livres les moins lus et les moins populaires de l’Ancien Testament côté chrétien. Or il se trouve au cœur même du Pentateuque et ouvre un certain nombre de thèmes qui seront centraux dans le reste de l’Écriture. Il était et est encore souvent le premier livre étudié par les jeunes israélites lors de leur apprentissage et demeure le fondement des pratiques juives actuelles, comme une sorte de livre de catéchisme d’initiation. Nous ne pouvons donc faire comme si les 27 chapitres du Lévitique ne faisaient pas partie de l’Ecriture inspirée par le Saint-Esprit et en particulier de cet héritage de Moïse. Il nous faut donc en proposer ici une clé de lecture simple et catholique.
Ajoutons une raison supplémentaire de ne pas se désintéresser du Lévitique : sans en avoir l’air au premier abord peut-être, ce livre ne traite pas d’autre chose que de liturgie. Il est en fait le principal “manuel de liturgie” de l’époque du Christ, avec de fortes incidences sur la prière chrétienne. Il établit par ailleurs la plupart des règles qui structuraient l’environnement rituel de Jésus et des apôtres, avec les concepts de pureté rituelle, de sacerdoce et de sacrifice, qui influencent et conditionnent donc fortement la révélation évangélique.
Auteur et date de rédaction
Le Lévitique ne nomme jamais directement son auteur, mais revendique clairement l’autorité de Moïse : à 36 reprises il se présente comme un livre révélé par le Seigneur au Sinaï. Saint Paul en cite (en Rm 10, 5) un passage (Lv 18, 5) comme étant une parole divine écrite par la main de Moïse. Le Lévitique remonte donc à l’époque de l’Exode et de la fondation d’Israël, entre le XVème et le XIIIème siècle avant Jésus-Christ. Attention, il s’agit bien sûr de l’hypothèse traditionnelle, remise en cause à partir du XIXème siècle par la critique exégétique, qui a souvent voulu voir dans le Lévitique le reflet des préoccupations sacerdotales dans la période précédant ou suivant le retour de l’Exil à Babylone, soit aux VIème, Vème et IVème siècles avant notre ère. Dans la théorie dite “documentaire” (qui découpe le texte du Pentateuque selon plusieurs documents originels hypothétiques), le Lévitique serait l’oeuvre de l’auteur ou du rédacteur sacerdotal (appelé “P”), à l’époque post-exilique (Vème siècle après Jésus-Christ, au retour de Babylone).
Certains chercheurs restent cependant attachés à l’hypothèse traditionnelle qui présente plusieurs avantages non négligeables montrant que le Lévitique convient mieux au contexte religieux et culturel du IIème millénaire avant Jésus-Christ qu’à l’époque postexilique. Ainsi le thème de l’arche et des objets du culte, central au long du livre, serait anachronique après l’Exil et la perte de tout cet arsenal liturgique, et disparaît des textes qui sont certainement datés de cette période. D’ailleurs la description des matériaux et techniques employés pour la tente consonnent parfaitement avec certains sanctuaires mobiles des civilisations voisines. Les lois du Lévitique correspondent clairement au contexte nomade du désert, où toutes les tribus étaient réunies autour du tabernacle, qui pouvait être l’unique lieu où étaient mis à mort tous les animaux : une exigence qui ne pouvait être formulée une fois le peuple répandu sur la terre. Le Lévitique ne fait aucune mention du chant liturgique et des Psaumes, très répandus à l’époque postexilique mais qui firent leur apparition après l’installation sur la Terre. Le vocabulaire employé contient certains termes archaïques remplacés à l’époque de l’exil par des équivalents plus récents. La complexité des lois du Lévitique n’est pas un argument contre son ancienneté, puisque l’on trouve des codes comparables – et mêmes plus complexes – chez les Hittites et les Mésopotamiens à la même époque. En revanche le Lévitique ne présente aucun élément tangible permettant de relier son époque de rédaction à la période postexilique ou même aux monarchies séparées de la première moitié du premier millénaire. Notons en outre qu’on a vu à toutes les époques s’entrecroiser des phénomènes d’amplification (tel celui qui semble observable dans le Lévitique) et de simplification des rites et des lois (d’Akhénaton à Vatican II), sans que les produits de ces derniers soient nécessairement antérieurs aux premiers. L’idée que le Lévitique serait l’un des derniers livres de l’Ancien Testament par son époque de rédaction, largement répandue depuis les travaux de l’allemand Julius Wellhausen fin XIXème siècle, qui y voyait un état très avancé de réflexion et de codification légale et rituelle, semble ainsi reposer sur une argumentation circulaire et appuyée sur des postulats non-démontrés. Il suppose encore que le Lévitique serait tributaire de la réflexion deutéronomiste, datée par lui de la centralisation cultuelle vers Jérusalem autour du VIIème siècle avant Jésus-Christ. Or certains textes du Lévitique ne semblent pas avoir été rédigés après le Deutéronome mais avant, ce qui permet de réconcilier un certain nombre d’apparentes contradictions en y voyant des évolutions ou des assouplissements de la loi des sacrifices, anticipant l’installation dans la Terre Promise et les contraintes nouvelles qui y seraient liées.
Aperçu du Lévitique
Le titre du livre dans la Bible hébraïque est “wayyiqra”, d’après la première phrase du livre : “le Seigneur appela Moïse”. Le nom grec de Levitikon fait référence aux premiers destinataires de l’ouvrage : les prêtres et lévites députés au service du culte.
Bien qu’il ne soit pas un récit, le Lévitique se présente sous forme narrative dans la mesure où il est présenté comme la retranscription de trente-sept discours adressés par Dieu à Moïse au Mont Sinaï, avant que les Israélites ne reprennent leur route dans le désert. Malgré son caractère apparemment embrouillé et l’accumulation de ses lois, le Lévitique suit une progression logique dans la lignée de l’Exode, où l’on a vu le Seigneur faire construire le sanctuaire amovible du Tabernacle. C’est donc dans le Tabernacle que la révélation se poursuit, et en vient au détail des actions liturgiques qui doivent y être pratiquées.
La première section du Lévitique détaille les différents types de sacrifices (ceux qui étaient déjà usuels – holocauste, sacrifice de communion et sacrifice de farine et ceux qui étaient propre à l’alliance du Sinaï : les sacrifices d’expiation et pour le péché). Un intermède raconte ensuite par le menu les rites de l’ordination d’Aaron et de ses fils, constituant un sacerdoce nouveau. Puis le reste du livre insiste sur la distinction entre le pur et l’impur, culminant dans la célébration du grand pardon, rite de purification de la nation tout entière, puis entre le saint et le profane, conclue par l’institution de l’année jubilaire, proclamée justement le jour du grand pardon.
Le livre se conclut par une liste de bénédictions et de malédictions attachées à l’alliance et à sa fidélité, selon un schéma courant dans la littérature proche-orientale ancienne, comme pour renouveler l’amitié brisée par la transgression du veau d’or. Le dernier chapitre, comme un épilogue, ajoute la possibilité d’offrandes volontaires, qui ne rentrent pas sous les bénédictions et malédictions de l’alliance.
On ne peut pas réellement raconter le Lévitique, comme nous avons résumé la Genèse ou l’Exode, car ce livre ne se présente pas comme un récit, une histoire. Nous aborderons cependant les grands thèmes de l’œuvre selon l’ordre dans lequel ils y sont présentés, bien convaincus que cette organisation ne doit rien au hasard et dit quelque chose du dessein de l’auteur humain comme de l’auteur divin du Pentateuque.
Le sacrifice
La première partie du livre (chapitre 1 à 7) est consacrée à une description précise et minutieuse des différentes formes de sacrifice permises et commandées par Dieu à Moïse. Elles sont au nombre de cinq. 1) L’holocauste (olah en hébreu) est ainsi nommé parce que la victime tout entière est consumée, ou parce qu’elle s’élève tout entière vers Dieu. Après avoir imposé les mains à la victime pour montrer qu’elle symbolise celui qui l’offre, elle est entièrement donnée à Dieu, marquant la totale dévotion et l’adoration la plus profonde. 2) L’offrande de froment (minhah en hébreu) était un tribut de grain ou de farine cuite sous forme de pain, exprimant la communion entre l’offrant et le Seigneur : une partie du don était consumé sur l’autel, l’autre était consommée par les prêtres. 3) Le sacrifice de paix (shelamim en hébreu) représentait l’union avec Dieu, auquel on offrait la graisse – la meilleure partie – de la victime, les prêtres et l’offrant partageant le reste de la viande et du froment qui l’accompagnait. Symbolisant la communion avec Dieu, il était toujours offert après l’holocauste, le sacrifice pour le péché ou d’expiation, qui restauraient cette union. 4) Le sacrifice pour le péché (hattat en hébreu) demandait le pardon des péchés et la purification de l’offrande : il était requis après certaines transgressions morales ou rituelles. 5) Le sacrifice d’expiation (asham en hébreu) était dû en réparation des dommages du péché. Alors que les trois premiers avaient été offerts par Noé ou Abraham, les deux derniers types de sacrifice étaient inconnus avant le Lévitique : Dieu habitant désormais au milieu de son peuple, il lui fallait un moyen de conserver la pureté requise par ce nouveau statut.
Le sacerdoce lévitique
Les chapitres suivants (8 à 10) complètent l’institution du tabernacle au livre de l’Exode en y installant le dernier élément nécessaire : des prêtres. Le verbe hébreu qui désigne cette ordination des fils d’Aaron par Moïse lui-même est “remplir les mains” : sans doute pour montrer que les prêtres étaient ainsi députés pour présenter à Dieu les offrandes du peuple. Le rituel décrit au chapitre 8, que l’on peut singulièrement mettre en parallèles avec notre propre rite d’ordination, comprend une purification rituelle par l’eau, la vêture du grand-prêtre, l’onction des prêtres, du tabernacle, de l’autel et des ustensiles, la vêture des autres prêtres, les sacrifices d’ordination et le banquet final de communion à la chair et au pain. À la fin de la cérémonie, Dieu montre sa ratification en faisant descendre le feu sur le sacrifice. Malheureusement deux fils d’Aaron, Nadab et Abihu, se montrent très vite indignes de leur fonction en offrant un feu impur (sans doute tiré d’une autre source que l’autel) et sont punis de mort. Le privilège des prêtres inclut en effet un certain nombre d’ascèses et de devoirs, afin d’être dignes d’accomplir le ministère devant le Dieu très-haut au nom de tout le peuple. Le chapitre 10 décrit même les prêtres comme ceux qui portent les péchés du peuple pour en accomplir la réparation devant le Seigneur (Lv 10, 17).
Pureté et impureté
La partie qui suit (chapitre 11 à 15) n’est pas la plus facile du livre : on l’appelle le code de pureté. Pour bien la comprendre, il faut entrer dans la mentalité du Lévitique, qui distingue deux échelles de valeur séparées : la pureté et la sainteté. La pureté mesure la capacité d’une chose ou d’une personne à se tenir en présence de Dieu. La sainteté mesure la présence de Dieu lui-même. Se dessine ainsi comme un cycle : une chose impure ne peut être sainte (et l’impureté profane une chose sainte), mais une chose pure peut être sainte ou profane (ou commune), une chose sainte ne peut en revanche qu’être pure… Cette logique qui peut nous paraître étonnante mais qui n’est pas sans profondeur s’applique à de nombreux domaines de la vie des hommes et du peuple. Les animaux en particulier sont considérés comme purs ou impurs, pour des raisons dont les interprètes débattent encore : mesures hygiéniques, préférences esthétiques, symbolisme éthique voire prophétique… Une explication qui n’est pas à écarter tient surtout au fait que les animaux dont les Hébreux se voyaient ainsi interdire l’élevage et la consommation étaient précisément ceux que les Egyptiens sacrifiaient à leurs dieux. Les prescriptions du Lévitique inversent donc celles de la religion égyptienne, dont le Seigneur cherche justement à purifier les Hébreux. D’autres traditions païennes sont sans doute visées, telles que l’offrande de miel (interdite en Lv 2, 11 et attestée dans les rites cananéens), la cuisson d’un petit animal dans son lait maternel (un rite magique cananéen), les rasages et mutilations rituelles (Lv 21, 5), la pratique de la divination et de la sorcellerie (Lv 19, 26). Lues en regard des pratiques rituelles des peuples voisins d’Israël, de l’Egypte à la terre de Canaan, les prescriptions du Lévitique apparaissent comme un ensemble de garde-fous destinés à éviter la déviance vers le paganisme local et ses nombreuses abominations : perversions sexuelles sous prétexte de culte, inceste ou encore culte des morts.
Quant aux distinctions du pur et de l’impur relatives au corps et aux purifications prescrites après la naissance, dans les cas de maladies cutanées, de la lèpre ou liées aux fluides corporels, il faut garder à l’esprit l’idée que ces règles sont avant tout rituelles, ordonnées à la participation au culte du sanctuaire. En effet une personne ou un objet purs sont susceptibles d’être consacrés et ainsi de devenir saints, admis dans la présence du Seigneur. En outre, dans tous les contacts ou les accidents qui peuvent rendre impur une personne on retrouve l’idée d’une “perte de vie” : perte de sang, de semence, ou émission d’un fluide corporel, maladie de la chair… tout comme le livre des Nombres précisera que le contact avec un mort rend également impur (Nb 19, 11-19). On comprend ainsi que la mort n’a pas sa place dans le sanctuaire de Dieu : en effet la mort est venue dans le monde par le péché d’Adam et Eve, mais elle n’était pas dans le plan original du Créateur, et n’avait pas sa place dans le Jardin d’Eden.
Remarquons encore qu’à travers ces lois au fort contenu symbolique, le Lévitique contribue à la séparation d’Israël d’avec les cultures environnantes, décourageant la pratique des religions païennes. Cependant le fait que ces lois interviennent à ce moment relativement tardif de l’histoire du salut, sans avoir été données ni à Noé, ni aux Patriarches, ni même au Sinaï avant l’épisode du veau d’or, montre qu’elles ne sont pas strictement nécessaires pour vivre dans une alliance avec Dieu, et qu’elles pourront un jour être allégées ou transformées lorsque sera venu le temps d’une alliance nouvelle. Ces lois ajoutées après la transgression du veau d’or, comme celles qui viendront encore dans les livres suivants après les diverses rébellions du désert ont donc un aspect pénitentiel et réparateur, pour restaurer la pureté et la sainteté du peuple de Dieu et lui éviter de retomber dans ses vieux démons.
Ajoutons encore que ces lois de pureté, avec leur complexité extrême et leur aspect particulièrement contraignant, prennent un autre sens lorsqu’elles sont relues dans le contexte chrétien et surtout lorsqu’elles s’appliquent à Jésus. Celui-ci en effet ne cesse de flirter avec ces règles pour montrer qu’elles n’étaient pas faites pour lui mais en attendant sa venue, car il est la source de la pureté véritable. C’est ainsi que lorsque le Christ ose se laisser toucher par la femme hémorroïsse, ce n’est pas lui qui est rendu impur mais elle qui est purifiée. C’est encore ainsi que Jésus ose prendre avec lui Pierre, Jacques et Jean pour suivre Jaïre et son épouse en présence de leur défunte petite fille (un contact considéré également comme source d’impureté). Lorsque le Christ agit dans le cadre de la loi, il manifeste qu’il n’est pas venu pour abolir mais pour accomplir une loi qui était faite pour lui au titre de prophétie et non de précepte, par laquelle il n’est pas lié et pour laquelle il n’est pas fait.
Le rite des expiations
Reprenons notre lecture du livre. Au coeur du Lévitique, qui se tient lui-même au centre du Pentateuque, le Seigneur institue le rite de l’expiation, une fête appelée Yom Kippour et encore pratiquée par les Juifs, dans la pratique vétérotestamentaire de laquelle saint Thomas d’Aquin voyait l’une des principales préfigurations de l’eucharistie[1]Somme Théologique, IIIa Pars, q. 73, a. 6.. Ce rituel annuel avait pour but de purifier et de reconsacrer les prêtres, le peuple et le sanctuaire. En cette fête – et seulement en cette fête – le grand-prêtre entrait dans le “Saint des saints” du Tabernacle, il offrait un taureau qui rappelait la transgression du veau d’or perpétrée avec l’aval de son ancêtre Aaron, puis il prenait deux boucs, l’un sacrifié pour le Seigneur, l’autre envoyé “pour Azazel” et expulsé dans le désert après qu’il lui ait imposé les mains comme pour le charger symboliquement des péchés du peuple – on l’appelle souvent le “bouc émissaire”. En ce jour, un jeûne était requis pour tout Israël.
Le code de sainteté
Après la prescription du code de pureté et la description du rite d’expiation, le Lévitique déploie un second ensemble de commandements, directement tourné vers le culte : le Code de sainteté. Dieu avait en effet promis que la fidélité à l’alliance ferait d’Israël un “royaume de prêtres”, mis à part pour lui. La dernière partie du Lévitique, le code de sainteté, décrit les modalités de cette mise à part, et détaille plusieurs degrés de sainteté, du peuple aux prêtres. Pour conserver leur sainteté, les Hébreux reçoivent pour mission d’offrir des sacrifices saints, d’éviter absolument ce qui pourrait les profaner (consommation de sang, relations sexuelles illicites), et de poser des actions saintes (charité et justice) en évitant tout acte prohibé (sorcellerie, auto-mutilation, tatouage…). La violation de ces règles est punie de mort ou de bannissement. Les chapitres suivants établissent les mêmes règles pour les prêtres, avec un standard plus élevé encore.
L’année liturgique d’Israël
Le code de sainteté contient aussi la description la plus complète de l’année liturgique d’Israël : on comprend ainsi que la sainteté n’était pas seulement une exigence morale mais une réalité vécue au jour le jour et célébrée par de nombreuses fêtes. Le code montre que le temps lui-même est saint. On le retrouve des célébrations régulières : les sacrifices quotidiens et les sabbats ; les fêtes de printemps : la Pâque et la fête des azymes, la fête des prémices, la Pentecôte ; et les fêtes d’automne : la fête des trompettes, le jour des expiations (Yom Kippour) et la fête des tentes ou des tabernacles (Souccot). Bien que ces fêtes soient plus tard associées aux grands événements de l’histoire du peuple élu (le don de la loi au Sinaï pour la Pentecôte ou l’errance au désert pour la fête des tentes), elles semblent être d’abord nées dans un contexte agricole, et même plus largement cosmique : pour les anciens Hébreux, le rythme de la vie et de la prière était celui du cosmos. On y retrouve une idée profondément chrétienne : la grâce ne remplace par la nature ni ne la détruit pas mais vient se greffer sur elle pour la guérir et la surélever.
Années sabbatiques et jubilaires
Après un bref intermède (Lv 24) rapportant le châtiment réservé à un blasphémateur qui avait profané ce que la sainteté d’Israël a de plus précieux : le Nom de Dieu, le Lévitique se termine (Lv 25) sur la description des périodes saintes qui se déploient sur le temps long. L’année sabbatique est célébrée tous les sept ans et inclut un repos de la terre, des animaux et de la végétation, tandis qu’après chaque septième année sabbatique, tous les cinquante ans l’année jubilaire, commençant le jour des expiations, comprend la rémission de toutes les dettes et le retour sur les terres ancestrales. Parmi les prescriptions relatives au jubilé, on trouve la description du rôle de go’el ou rédempteur : le plus proche parent, chargé de racheter les dettes de ses collatéraux avant l’année jubilaire. Ce titre sera attribué au Seigneur lui-même par Isaïe et reviendra à de multiples reprises dans le Nouveau Testament.
Conclusions, bénédiction et malédictions
Le livre du Lévitique se conclut (Lv 26-27) sur un certain nombre de bénédictions promises à la fidélité à l’alliance, et de malédictions à craindre en cas d’infidélité, allant jusqu’à l’exil. Le livre prévoit même que le peuple exilé ferait appel à Dieu, mais n’annonce pas encore de retour.
La lecture du Lévitique dans l’Eglise
Voici donc un livre qui semble bien daté et spécifique, dont l’observance stricte par certains représentants du peuple juif, jusqu’à aujourd’hui, peut sembler relever du folklore ou d’un attachement excessif aux traditions ethniques. Or ce livre, au coeur du Pentateuque, est d’une importance primordiale pour l’Eglise et les chrétiens que nous sommes. Nous avons dit qu’il était un livre de liturgie, destiné à un peuple choisi par Dieu pour être saint, une nation de prêtres. Or cette vocation qui était celle d’Israël dans les temps anciens est désormais la nôtre : “vous êtes une race choisie, un sacerdoce royal, une nation sainte, un peuple que Dieu s’est acquis afin que vous annonciez les perfections de Celui qui vous a appelés des ténèbres à son admirable lumière” s’écrie saint Pierre (1P 2, 9).
À travers ces prescriptions liturgiques, et quoi qu’elles ne paraissent plus nous concerner, l’Esprit-Saint nous adresse un message profond. Car le thème fondamental du Lévitique est la communion : au désert, Dieu était venu habiter avec son peuple, et nous avions conclu l’Exode sur la construction et la consécration de sa demeure avec eux – le Tabernacle ; le Lévitique déploie les modalités concrètes et quotidiennes de cette communion, à travers la liturgie. Or si la liturgie de l’Israël ancien était le moyen d’une communion incessante avec le Seigneur, combien plus la liturgie de l’Eglise, prière que le Christ lui-même, uni à l’Eglise, adresse à son Père. En lisant le Lévitique, nous retrouvons entre les lignes la joie de participer aux rites qui rendent présent pour nous chaque dimanche et chaque jour le Dieu tout-puissant et bienveillant qui nous a créés pour son amour, et nous nous sentons appelés à en approfondir la signification pour les vivre plus intensément.
La lecture du Lévitique ne peut cependant manquer de laisser un goût d’inachevé, voire d’amertume : la lourdeur des rites, nettement accrue par rapport aux premières prescriptions de l’Exode, est clairement due au péché du peuple. Saint Paul insiste sur le fait que cette loi s’est surajoutée en raison des transgressions, remarquant que le corpus lévitique est ajouté aux premières prescriptions divines après l’épisode du veau d’or. Ainsi, la complexification massive des lois de pureté et de sainteté est la réponse de la pédagogie divine à l’endurcissement des cœurs d’Israël et à la raideur de leurs nuques. Elle est une préparation patiente et une purgation nécessaire avant l’entrée dans la Terre promise.
La promesse et l’annonce de la nouvelle alliance se retrouvent donc doublement inscrites entre les lignes du Lévitique : positivement à travers le thème de la communion et de l’habitation de Dieu au milieu de son peuple, préparée par sa sainteté et célébrée par ses fêtes, négativement à travers la lourdeur des prescriptions, pesante empreinte du péché du peuple et appel incessant à une conversion du coeur.
Avec son enchevêtrement complexe de législations, dont certaines seulement continuent d’être observées dans l’Eglise, le Lévitique peut sembler problématique dans l’optique d’une interprétation chrétienne : comment discerner les lois susceptibles d’être abandonnées de celles qui doivent être conservées ? Cette question était brûlante et centrale pour les premières générations de chrétiens, majoritairement issus du judaïsme : les Actes rapportent ainsi les débats entre Apôtres au sujet de l’application de la circoncision ou des préceptes alimentaires aux convertis issus du paganisme. L’épisode de la rencontre de saint Pierre avec le centurion Corneille montre comme l’Esprit-Saint intervient directement pour que l’Eglise délie les nouveaux chrétiens de certaines lois de pureté. Le chef des Apôtres comprend que ces règles étaient temporairement imposées aux Juifs pour les séparer des autres nations, dans l’attente du messie, venu instaurer un royaume universel. À la fin de la deuxième partie de la Somme de théologie, la Prima Secundae, saint Thomas d’Aquin s’arrête longuement sur les lois du Lévitique et la question de leur application ou de leur caducité. Il les classe en trois catégories : les lois civiles, relatives au gouvernement d’Israël en tant que nation, qui ne s’appliquent plus nécessairement à l’Église, les préceptes cérémoniels, liés à la religion de l’Ancien Testament et donc accomplis et dépassés par le culte du Nouveau, en particulier par le sacrifice du Christ sur la croix, renouvelé à la messe, et les lois morales, expression de la loi naturelle, qui n’ont rien perdu de leur actualité et continuent de s’appliquer en étant intégrées dans la perspective nouvelle des Evangiles.
Parmi les préceptes moraux du Lévitique repris par le Christ lui-même et qui continuent de gouverner l’agir moral du Chrétien on peut mettre en avant deux éléments centraux du Lévitique : le commandement de l’amour du prochain – “tu aimeras ton prochain comme toi-même” (Lv 19, 38) et la loi de sainteté – “soyez saints parce que je suis saint” (Lv 11, 44-45…). À partir de ce thème de la sainteté, les auteurs chrétiens à la suite de saint Paul ont pu reprendre à leur compte les nombreuses prescriptions lévitiques concernant la pureté, en les appliquant non plus au domaine exclusivement rituel mais d’abord à la pureté intérieure du coeur et des intentions.
Ajoutons encore que les nombreuses indications du Lévitique qui concernent les prêtres, leur consécration, leurs vêtements, leur pureté sacrificielle, peuvent être appliquées avec fruit au Christ lui-même, qui se présente comme le grand-prêtre parfait, accomplissant dans toute leur plénitude et leur profondeur les prescriptions du Code de sainteté. L’épître aux Hébreux en particulier exploite ce thème et relie l’action liturgique accomplie par le grand-prêtre d’Israël au jour des expiations – Yom Kippour – au sacrifice de la croix. La lecture des écrits du Nouveau Testament et des Pères montre que c’est en grande partie dans le Lévitique, avec ses concepts de péché, d’expiation, de sainteté, de purification, de consécration, de sacerdoce… que les premiers chrétiens ont trouvé la clé de lecture sacrificielle des événements de la Rédemption accomplie par le Christ à travers sa Passion, sa Résurrection et son Ascension.