Ecouter : Episode 02 – L’intelligence des Écritures
Comme la Bible dans son ensemble, l’Ancien Testament n’est pas un livre unique mais une énorme bibliothèque dont les ouvrages écrits par des auteurs humains furent rassemblés au cours des siècles. Une lecture avertie de ce vaste et si riche ensemble présuppose une certaine connaissance de la manière dont l’Ancien Testament s’est formé comme collection de livres sacrés ou canon, et comment son texte nous a été transmis : c’est la question du canon, que nous traiterons en premier. Mais puisque la Bible ne nous est souvent accessible qu’à travers des traductions, nous nous interrogerons aussi sur l’histoire du texte ancien, sa langue originale, ses différentes versions. Nous terminerons en donnant un aperçu général de l’Ancien Testament à travers son thème central : l’alliance.
Le canon de l’Ancien Testament
On a pris l’habitude de recevoir l’intégralité des livres de la Bible sans se demander lesquels y sont reçus et pourquoi : le choix des livres du canon scripturaire remonte à plusieurs siècles. Et pourtant il est un sujet de divergence entre chrétiens, puisque les Protestants comptent 39 livres de l’Ancien Testament, les catholiques 46, et les orthodoxes encore plus, selon leurs obédiences. D’où viennent cette liste et ces différences ?
Le terme “canon” est dérivé du grec kanon, lui-même issu de l’hébreu qaneh, qui désigne une canne ou un roseau servant d’instrument de mesure. Il en est venu à désigner une règle, un principe d’évaluation d’une doctrine. On le trouve déjà employé par Origène à la fin du IIème siècle. Il est popularisé au IVème par saint Athanase. C’est la période où les Pères de l’Eglise et les conciles contribuèrent à établir le statut canonique des livres de la Bible. C’est d’ailleurs seulement dans l’Eglise catholique, en vertu de sa hiérarchie une et centralisée, que le canon des Ecritures put être identifié par des décisions formelles de l’autorité.
Ainsi, les traditions juive, catholique, protestante et orthodoxe regroupent différemment les livres de l’Ancien Testament. La Bible hébraïque est souvent appelée TaNaKh, désignant sous un acronyme trois ensembles de rouleaux : la Torah (ou loi – le Pentateuque), les Neviim (ou prophètes – comprenant les prophètes antérieurs, que nous appelons “livres historiques” et les prophètes postérieurs) et les Ketuvim (ou écrits – une catégorie qui rassemble les autres livres). La subdivision chrétienne de l’Ancien Testament a varié au cours de l’histoire, subissant en partie l’influence du canon juif, sans pourtant s’aligner sur son modèle. On a plutôt cherché à organiser les livres bibliques selon une séquence historique d’événements, ou en regroupant les livres par genre littéraire. Les collections de l’Ancien Testament correspondent ainsi à différents genres : le Pentateuque, les Livres historiques, les Livres sapientiaux ou poétiques et les Prophètes. Le canon catholique comprend aussi certains livres que le canon juif ne retient pas, appelés parfois deutérocanoniques et considérés par les protestants comme apocryphes.
À l’intérieur de vos Bibles catholiques, vous trouverez généralement les livres regroupés selon ces quatre grands ensembles puis suivant une séquence historique. Certaines traductions optent cependant pour une autre organisation, rejetant les deutérocanoniques à la fin de l’Ancien Testament. L’ordre qui s’impose ordinairement dans l’Eglise est celui de la Vulgate de saint Jérôme, qui regroupe les livres par genre selon le modèle classique : Pentateuque, Livres historiques, Livres sapientiaux et Prophètes, en reléguant toutefois le livre des Maccabées après ces derniers, comme représentant la période de transition entre l’époque prophétique et l’arrivée du messie, inaugurant l’ère du Nouveau Testament.
La naissance de la Bible en tant que livre semble pouvoir être située sur les pentes du mont Sinaï, lorsque Moïse commence à mettre par écrit la loi de Dieu et en reçoit les tables de pierre des dix commandements, conservées dans l’arche d’alliance. Les livres saints eurent dès les débuts une place majeure dans la liturgie et la prière d’Israël. Après les quarante ans d’errance au désert, on retrouve Moïse inscrivant les lois du Deutéronome dans un “livre” ou “rouleau” (Dt 28, 58) confié ensuite aux prêtres lévitiques, qui le conservaient également près de l’arche, et qui devait être lu solennellement tous les sept ans durant la fête des tabernacles, en tant que renouvellement d’alliance (Dt 31, 9-13). Ce texte, constituait la première “Bible” d’Israël, un guide pour la foi et la morale, à proclamer dans le contexte liturgique pour renouveler l’alliance de Dieu avec son peuple. C’est d’ailleurs encore la fonction des Ecritures du Nouveau Testament, qui fondent l’alliance nouvelle de Dieu et sont proclamées lors de son renouvellement liturgique. Suivant le commandement de Moïse, Josué fit graver la loi sur la pierre du Mont Ebal, à l’entrée en Terre Promise, afin de rendre accessible à tous le code de l’alliance (Jos 8, 32). On rapporte aussi qu’il fit quelques additions au texte conservé par les lévites (Jos 24, 26). Par la suite, on mentionne le rôle de Samuel, écrivant les lois de la royauté dans un livre conservé au sanctuaire, tenant également des chroniques des règnes. Choisi par lui pour être roi, David composa les psaumes, sans doute enregistrés par des scribes, et son fils Salomon se fit connaître par ses proverbes et chants (1R 4, 32) dont certains nous seraient parvenus dans les Livres sapientiaux. La période qui commence ensuite, entre rivalités et décadence des royaumes séparés d’Israël et de Juda, connut bientôt l’émergence de grands prophètes. On n’a conservé aucun matériau écrit de ceux qui furent certainement parmi les plus grands : Elie et Elisée au IXème et VIIIème siècle. Mais par la suite, au VIIIème, Amos, Osée, Isaïe et Michée mirent par écrit certains de leurs oracles, conservés dans les livres éponymes. Le VIIème siècle fut celui d’Habacuc, de Sophonie, puis surtout de Jérémie et d’Ezéchiel, tonnant, avertissant, menaçant ou consolant à la fin de la monarchie judéenne et au début de l’exil (vers 630-570 avant J-C.). Leur prophétie renseigne entre les lignes sur le statut déjà clairement établi de certains livres du canon vétérotestamentaire, notamment les rouleaux du Pentateuque, qu’ils considèrent et citent explicitement en tant que parole divine. C’est peut-être durant l’exil à Babylone que des scribes et historiens composèrent une grande fresque historique du peuple d’Israël courant de l’entrée en Terre Promise jusqu’à l’exil, comprenant les livres de Josué, des Juges, de Samuel et des Rois. Ils n’inventèrent pas mais compilèrent pour cela des sources préexistantes, souvent explicitement citées (bien que perdues aujourd’hui) : le livre de Jasher (ou “Livre du juste” : Jos 10, 13 ; 2S 1, 18), le livre des Actes de Salomon (1R 11, 41), le livre des Chroniques des rois d’Israël et de Juda (1R 14, 19…)… Lorsque le prêtre Esdras ramena les exilés de Juda à Jérusalem après l’exil (vers 539 avant J-C), il leur enseigna à nouveau la vie selon la loi de Moïse (Esd 1-6) : peut-être est-ce lui qui édita à cette occasion les cinq rouleaux de Moïse dans leur format actuel. Les siècles qui suivirent virent les faits et gestes du prêtre Néhémie consignés dans le livre du même nom, en même temps que les oracles des prophètes Nahum, Aggée, Zacharie, Joël, Abdias et Malachie.
La conquête du Proche et Moyen Orient par Alexandre le Grand, vers 333 avant J-C, fait entrer dans la dernière époque de l’Ancien Testament. Quelques livres furent ajoutés à la littérature de sagesse dans les trois siècles précédant l’Incarnation : le Livre de la Sagesse, l’Ecclésiastique (ou livre de Ben Sirac). On y retrouve l’influence de la pensée grecque. Les livres des Maccabées racontent quant à eux le combat de libération des Juifs contre le roi hellénistique Antiochus, régnant en Syrie sur l’un des royaumes issus de l’Empire macédonien. Ils sont sans doute les derniers livres de l’Ancien Testament, rédigés dans la seconde moitié du IIème siècle.
Deux étapes doivent être distinguées dans le développement du canon des Écritures : la composition des livres sacrés puis leur rassemblement dans une collection constituée et sacrée, plus tard intégrée à la Bible. Bien que la composition des livres de l’Ancien Testament ait probablement été terminée avant le début du Ier siècle avant Jésus-Christ, le processus de leur canonisation s’avéra ensuite long et complexe. Les trois grands ensembles de la Bible hébraïque (Torah, Nevi’im et Ketouvim) étaient déjà bien constitués au IIème siècle avant notre ère et les derniers livres de la Bible montrent que ces trois collections étaient reconnues comme inspirées et faisaient autorité. Le prologue de l’Ecclésiastique les distingue explicitement, et mentionne aussi leur traduction en grec dans l’antique version des Septante (LXX). Cependant, l’acceptation de certains livres demeurait un sujet de débat jusqu’à l’époque de Jésus, où l’on ne pouvait encore parler d’un canon achevé des Écritures, fixant une liste de livres inspirés et excluant ceux qui ne le seraient pas. Les différentes sectes juives divergeaient sur l’acceptation de tels et tels rouleaux : les Samaritains et Sadducéens ne reconnaissaient que l’inspiration des cinq rouleaux de Moïse, tandis que les Pharisiens avaient un canon étendu, proche de celui du judaïsme ou du protestantisme actuel. Historien du judaïsme à la fin du Ier siècle, Flavius Josèphe mentionne les contradictions et désaccords entre les différents groupes, et cite – sans les nommer – 22 livres considérés comme divins, dont cinq sont attribués à Moïse et contiennent les lois et traditions depuis les origines du monde, treize rapportent les faits courant de la mort de Moïse à l’époque perse, quatre rassemblent enfin des hymnes et préceptes de vie. À partir de ce témoignage on a tenté plusieurs reconstructions du canon pharisien à l’époque de Josèphe. La découverte des manuscrits de la Mer Morte dans les années 1940 et 1950 a permis de mieux connaître la secte des Esséniens, dédiée à l’ascétisme, la prière et l’observance rigoureuse de la loi, et qui recevait un canon plus large que celui de Josèphe, considérant comme divinement révélés certains livres apocryphes tel le Livre des Jubilés, le Premier livre d’Enoch, sans doute également le livre de Tobie, le rouleau dit du Temple. Quant aux nombreux Juifs hellénophones de la diaspora, ils lisaient les Écritures seulement dans le grec de la Septante, qui semble avoir rassemblé une collection plus large que celle des Pharisiens, à peu près celle que recevra finalement l’Eglise catholique. Il est donc difficile de déterminer quand la communauté juive put atteindre le consensus sur son canon des Ecritures. La notion même de canon et de canonisation présuppose une unité de hiérarchie et d’enseignement, capable de lier par des décisions infaillibles, ce que ne connaît pas la tradition juive, qui n’a ni hiérarchie, ni magistère ni conciles. Un auteur allemand de la fin du XIXème siècle (Heinrich Graetz, 1871) avança que vers 90 après J-C les Juifs auraient tenu à Jamnia, sur la côte Palestinienne, une sorte de « concile » ou de réunion du Sanhédrin, pour refonder la religion hébraïque après la destruction de Jérusalem. Cette théorie souvent enseignée depuis un siècle est aujourd’hui largement remise en cause et semble manquer de fondement. Les témoignages de la Mishna indiquent bien que le statut de certains textes est resté débattu jusqu’au IIème siècle, mais il n’y a pas de réelle trace d’un concile ayant imposé un canon juif des Écritures. Retenons que le canon des Écritures était un sujet de divergences et de débats au temps de Jésus et dans le judaïsme postérieur, qui en attendait justement la résolution lors de la venue du messie.
Jésus n’a pas entrepris de communiquer une liste de livres inspirés, mais on peut trouver dans le Nouveau Testament certaines indications au sujet de livres considérés comme inspirés. Notons qu’ils sont toujours cités dans la version grecque des Septante, que certains livres dont la canonicité est indiscutable ne sont pas cités (Esther, Lamentations), tandis que certains livres non-canoniques le sont (tel le Livre d’Enoch en Jude 14-15). Il semble que l’établissement d’un canon exact n’ait pas été une priorité théologique pour l’Église des trois premiers siècles, menacée par les persécutions et débattant plutôt de l’inclusion des Gentils dans l’Église, de la relation de la loi et de la grâce, de l’unité visible de l’Église… Ce n’est qu’après la tolérance officielle du christianisme sous Constantin que l’on commence à trouver des listes canoniques, recensées par les Pères de l’Église ou les conciles. À la fin du IVème siècle, les Églises en communion avec Rome s’accordaient déjà sur le canon actuel, dont témoignent les conciles de Rome (382), Hippone (383), Carthage (397 et 419) ou encore saint Augustin. À l’époque, la canonicité ne signifiait pas encore tant l’intégration de tous les livres dans un volume manuscrit unique que leur usage solennel dans la liturgie. Les livres canoniques étaient ceux dont la lecture était autorisée et commandée lors du culte public. Par contraste, les livres apocryphes ou non-canoniques ne pouvaient être proclamés en public (voir les canons du concile de Laodicée en 365, Hippone en 383, Carthage en 419). Le premier critère ne fut donc pas théologique mais liturgique : la liste du canon était celle des livres approuvés pour le culte de l’Église. Dans son De Doctrina Christiana, saint Augustin donne quelques critères : l’acceptation par le plus grand nombre d’Églises, en particulier celles fondées par un apôtre, puis sa propre liste de 44 livres (Baruch et Lamentations n’y sont pas mentionnés, mais sont inclus probablement dans le livre de Jérémie). Pour lui, le principal critère de canonicité est donc bien le jugement de l’Église, bien que cette dernière ne confère pas par elle-même à un écrit le statut d’inspiré, mais le reçoit comme tel et comme sacré. Inspirées durant leur composition, les Écritures n’ont pas besoin de l’Église pour le devenir, mais c’est le fidèle qui a besoin de l’Eglise pour reconnaître les livres inspirés : son rôle n’est pas ontologique – elle ne fait pas l’inspiration – mais épistémologique – elle la reconnaît et la fait connaître. Certains Pères de l’Eglise recevaient une liste plus restreinte, sous influence du canon juif, qui ne reçoit que 22 livres, selon le nombre des lettres de l’alphabet hébreu, mais regroupe plusieurs rouleaux sous un même titre. Malgré ces quelques divergences, tous les livres du canon actuel, même les deutérocanoniques, sont cités et utilisés fréquemment par les Pères de l’Église. Ce canon devint la règle pour les Églises en communion avec Rome, et la question ne revint sur le devant de la scène qu’au concile œcuménique de Florence, au milieu du XVème siècle, dont un des objectifs était de réunir les Églises occidentales et orientales. La déclaration commune des Pères conciliaires unis au pape, du patriarche œcuménique et de l’empereur de Constantinople, comprenait en 1441 un canon commun des Écritures, le même que celui qu’avaient établi les conciles du IVème siècle et qui sera réaffirmé par le concile de Trente en 1546. Le canon actuel de l’Église catholique a donc été reconnu par un concile œcuménique, réunissant les chrétiens d’Orient et d’Occident, largement avant la réforme protestante.
Le canon catholique de l’Ancien Testament inclut sept livres qui ne sont pas contenus dans le canon juif des Écritures ni dans les Bibles protestantes : les livres de Tobie, Judith, le Livre de la Sagesse, l’Ecclésiastique, Baruch et les deux livres des Maccabées. On les appelle communément « deutérocanoniques ». Pourtant ces livres ne représentent pas une collection à part dans les Écritures, et rentrent dans plusieurs genres. Ils n’ont donc pas été acceptés ou rejetés en tant que tels, ou en bloc, dans l’antiquité. L’histoire de chaque livre lui est propre, et les Pères les ont individuellement acceptés ou rejetés. Ces livres ne peuvent donc être considérés comme de seconde catégorie ou relevant d’un niveau inférieur d’inspiration : ils font partie depuis les origines de l’unique canon des Écritures et sont en tant que tels pleinement inspirés par Dieu.
Quant à la notion d’écrits apocryphes – un terme qui signifie en grec « caché », leur périmètre varie selon les communautés, puisque les Juifs et Protestants y rejettent les sept deutérocanoniques, alors que les Orthodoxes acceptent certains livres considérés par l’Eglise catholique comme apocryphes (3 et 4 Maccabées, parfois les Odes de Salomon, le Livre d’Enoch, le Livre des Jubilés).
Ajoutons encore un détail au sujet de certains livres de l’Ancien Testament dont l’Eglise catholique accepte comme canonique des versions plus longues que celle qui figure dans le canon juif : en particulier dans le livre de Daniel et d’Esther.
D’où vient l’autorité de l’Église pour fixer le canon des Écritures inspirées ? De la promesse faite à saint Pierre lors de la tradition des clés : « ce que tu lieras sur la terre sera lié dans les cieux, et ce que tu délieras sur la terre sera délié dans les cieux » (Mt 16, 18). Les termes « lier » et « délier » font référence dans le judaïsme ancien à la capacité de prendre des décisions en matière de loi religieuse (« halakah ») : lier veut dire interdire un comportement, tandis que délier signifie le permettre. En pratique, les scribes des Pharisiens liaient et déliaient le peuple d’Israël : Jésus investit Pierre et les Apôtres de l’autorité de prendre des décisions contraignantes sur des matières religieuses incluant la liste des livres de l’Écriture canonique. Cette autorité fut transmise à leurs successeurs, qui traitèrent la question surtout à partir du IVème siècle. Le rôle irremplaçable du siège de Pierre apparaît par exemple dans cette déclaration du concile de Carthage, en 419, qui établit que le canon des Écritures doit être établi sous l’autorité de l’évêque de Rome – à l’époque Boniface Ier. Dès le IVème siècle, il apparaît donc que la fixation du canon repose sur la fidélité à la tradition et est soumise au discernement du successeur de Pierre. Puisque le magistère de l’Eglise est partie prenante de ce processus d’établissement du canon des Ecritures, il va sans dire qu’il ne peut être exclu de son interprétation. Ce développement du canon, bien qu’il s’inscrive dans l’histoire des premiers siècles du christianisme, est guidé de l’intérieur et finalisé par le Saint-Esprit, dont l’assistance infaillible nous assure que les 73 livres du canon catholique des Ecritures – et ceux-là seulement – sont inspirés par Dieu.
L’ordre des livres de l’Ancien Testament
Il semble donc que l’ordre et le classement des livres de l’Ancien Testament – puisqu’il est parfois variable – ne puisse être considéré comme un élément divinement inspiré ou révélé mais comme une simple variable d’ajustement ou de classement. On peut toutefois y chercher et y contempler une certaine logique.
Plusieurs idées ont naturellement été avancées pour expliquer la formation du canon de l’Ancien Testament, en particulier sous la forme tripartite qu’il prend dans la Bible Hébraïque avec la Torah, les Nevi’im ou prophètes et les Ketouvim ou Ecrits.
L’exégèse allemande du XIXème siècle a avancé que cette tripartition pourrait être la marque de la recomposition en profondeur des textes sacrés par le scribe Esdras, au retour de l’exil babylonien. Certains soutiennent même que cette recomposition aurait pu être directement commandée par le pouvoir perse.
Nous nous permettons simplement ici de suggérer une autre idée que nous avait présenté au séminaire de Wigratzbad le père Renaud Silly, dominicain, empruntée peut être au bibliste et historien suisse Albert de Pury [1]voir sur le site de l’université de Genève le texte de sa conférence prononcée à Bruxelles en 1991 : … Continue reading.
Pour lui, la notion de canon, quoiqu’elle soit apparue progressivement et n’ait pas eu la même acception aux différentes époques et en-dehors de l’Eglise, peut-être appliquée analogiquement au corpus de la littérature grecque ancienne. Dans les oeuvres classiques grecques on retrouvait trois groupes bien distincts et d’importance essentielle : l’oeuvre Homérique (soit les fondements de l’histoire), celle d’Hésiode (fournissant une cosmologie originelle) et le grand corpus des Tragiques (introduisant la condition humaine, l’éthique et la philosophie). Dans le climat d’ouverture culturelle de la fin du Ier millénaire avant notre ère, marqué notamment par la constitution de la monumentale bibliothèque d’Alexandrie, dont nous dirons un mot tout à l’heure au sujet de la traduction des Septante, le monde intellectuel juif – notamment dans la diaspora – s’est trouvé en confrontation directe avec l’influence du canon grec, avec une volonté d’interprétation totalisante du cosmos. Confrontés à l’hellénisme, les Juifs ont réagi de manière contrastée : entre l’opposition armée narrée dans les livres de Maccabées ou l’ouverture culturelle marquée par certains écrits de Sagesse. Pour Albert de Pury, Alexandrie fut entre le IIIème et le Ier siècle avant Jésus-Christ le lieu d’un âge d’or du dialogue entre la culture juive et l’hellénisme. Il propose donc que la mise en place définitive du canon juif, en particulier à travers la constitution du troisième groupe de livres – les Écrits – soit une réponse à l’influence grecque. Les Juifs voulurent affirmer leur autonomie d’histoire et de pensée, en racontant leur propre origine (divine) et la loi qui en découlait, dans la Torah et les Prophètes, puis en répondant dans leurs Écrits, notamment de sagesse, à la vision du monde véhiculée par le canon grec à travers le corpus des Tragiques. Au cosmos immuable mais écrasant des grecs, condamnant l’homme à osciller entre fatalisme et rébellion, les sages d’Israël répondaient par l’affirmation de leur filiation au Dieu unique et bienveillant d’Abraham, Isaac et Jacob, dont le message personnel était avant tout un appel au bonheur individuel.
Quant à la classification légèrement différente qui apparaît dans le canon chrétien, elle semble plus historique, et reflète la conception profonde du sens chrétien de l’histoire : le Pentateuque y est le récit des origines, les Livres historiques rapportent les faits du passé, les Livres sapientiaux aident à vivre le présent, tandis que les Prophètes annoncent les événements à venir, principalement ceux des derniers temps.
Au-delà des contingences historiques qui ont certainement présidé à la formation et à la classification des différentes canons, on peut donc contempler encore une manifestation du dessein de salut de Dieu et l’empreinte de l’auteur principal de l’Écriture : le Saint-Esprit.
Le texte de l’Ancien Testament
La langue originale de la grande majorité des textes de l’Ancien Testament est l’hébreu, un langage sémitique, qui partage avec certains idiomes du Proche Orient le fonctionnement articulé autour de racines à trois lettres, qui permettent de former un certain nombre de mots de la même famille, sans véritables conjugaison mais avec différentes modalités verbales, avec une syntaxe plutôt rustique ou prédomine souvent la juxtaposition. Comme c’est bien connu depuis Rabbi Jacob, l’hébreu s’écrit de droite à gauche : ce que l’on sait moins, c’est que son alphabet de 22 lettres est uniquement consonantique : les voyelles sont prononcées mais ne sont pas écrites.
Durant les soixante-dix ans de l’Exode, au VIème siècle, les Judéens déportés à Babylone commencèrent à parler l’idiome de leurs vainqueurs, l’araméen, devenu la langue véhiculaire du Proche et Moyen-Orient ancien à partir de l’époque des grands empires. Les Juifs adoptèrent aussi la forme des lettres araméennes, légèrement différentes de celles de l’hébreu primitif. La langue évolua peu à peu, si bien que l’on peut distinguer entre un hébreu classique et un hébreu plus tardif, marqué par des influences araméennes : cette différence apparaît par exemple lorsque l’on compare l’hébreu du Livre des Rois (classique) et celui des Chroniques (bien plus tardif), qui racontent les mêmes épisodes mais furent rédigés à des époques diverses. À l’époque du Christ, l’hébreu n’était plus la langue parlée communément, mais était demeurée la langue sacrée du peuple d’Israël, lue et chantée dans les synagogues et au Temple. Les lectures qui étaient faites de la Torah, en hébreu bien sûr, étaient cependant de plus en plus agrémentées de traductions, de paraphrases ou de commentaires appelés Targums, rédigés quant à eux en araméen.
La nature de la langue hébraïque, dont nous avons esquissé quelques grands traits, révèle le rôle de la tradition sacrée dans le judaïsme ancien : puisqu’ils s’écrivent sans voyelles, les textes de l’Ecriture sainte ne peuvent être compris correctement sans la réception d’une tradition orale, transmise par la communauté qui conserve et interprète ces textes – c’est à dire habituellement les prêtres et les scribes. Cette nécessité linguistique illustre la relation de complémentarité réciproque entre Écriture et Tradition jusque dans le Nouveau Testament et le catholicisme.
Outre l’hébreu, on trouve quelques parties de l’Ancien Testament rédigées en araméen et en grec. Certaines parties de Daniel et d’Esdras, ainsi que probablement la totalité du Livre de Tobie, furent écrites d’abord en araméen. Le Livre de la Sagesse et 2 Maccabées semblent avoir été composés en grec. Tous les autres livres de l’Ancien Testament ont été composés en hébreu.
Les manuscrits et sources de l’Ancien Testament
Comment le texte de l’Ancien Testament nous est-il connu ? C’est la question épineuse mais importante des manuscrits. Rappelons d’abord – c’est un élément de compréhension primordial – que les manuscrits autographes des auteurs sacrés – les originaux – ne sont disponibles pour aucun livre de la Bible. Parmi les plus anciennes sources retrouvées, on connaît souvent les manuscrits de la Mer Morte, ou rouleaux de Qumran, datés de l’époque du Christ et d’avant, qui furent retrouvés à partir de 1946 en Terre Sainte. Cependant le manuscrit complet le plus ancien de l’Ancien Testament – en fait de la Bible hébraïque – est un codex (c’est à dire un ensemble de parchemins reliés par la tranche) appelé Codex Leningradensis, conservé à la Bibliothèque de Saint-Pétersbourg. Il est daté du XIème siècle (vers l’an mil) et constitue le plus ancien témoin du texte massorétique. Ce texte est la version hébraïque standard, utilisée encore aujourd’hui pour le chant et la proclamation liturgique dans les synagogues. Il tient son nom des rabbins massorètes, une école active du VIIIème au XIème siècle qui s’était spécialisée dans le conservation des Écritures et avait mis en place un système de vocalisation au moyen de signes diacritiques placés au-dessus et au-dessous des lettres hébraïques pour en indiquer la prononciation. Ils purent ainsi fixer la prononciation des textes, qui était jusqu’alors un élément de tradition seulement orale. Ils mirent aussi en place des outils de contrôle poussés et rigoureux, pour attester de la qualité de fidélité de leurs copies. On considère le Codex Leningradensis comme la plus ancienne et la meilleure copie du texte massorétique : il a été utilisé pour la réalisation de la majorité des versions hébraïques et chrétiennes modernes de l’Ancien Testament.
Une autre tradition importante est cependant constituée par la Septante, la traduction grecque antique de l’Ancien Testament. D’après un texte juif ancien appelé la Lettre d’Aristée, cette version aurait été réalisée à la demande du roi d’Egypte Ptolémée II (283-246 avant J-C.) qui manda soixante-dix scribes de Jérusalem pour faire traduire leur livre sacré en grec, afin de le conserver dans sa Bibliothèque d’Alexandrie. Pour les mettre à l’épreuve, Ptolémée aurait isolé les soixante-dix rabbins et les aurait laissé réaliser chacun leur propre traduction, pour réaliser qu’ils avaient finalement tous produit une version exactement identique. Le roi put ainsi reconnaître l’origine divine de ces Ecritures et même l’inspiration de leurs traducteurs. On peut ainsi considérer que la traduction grecque de Pentateuque remonte au milieu du IIIème siècle avant J-C, et que les autres textes juifs furent traduits progressivement dans les siècles suivants, incluant certaines oeuvres qui furent finalement exclues du canon juif, considérées comme deutérocanoniques ou apocryphes. La Septante jouissait d’un prestige immense dans le monde ancien, et des auteurs juifs comme Philon d’Alexandrie ou Flavius Josèphe, de même que des Pères comme saint Augustin, la considéraient comme une traduction inspirée. Elle était l’unique version des Écritures utilisée par les millions de Juifs de la diaspora, vivant hors de Terre Sainte. C’est ainsi que la majorité des citations vétérotestamentaires du Nouveau Testament sont issues de la Septante, puisque les Apôtres écrivaient pour un public plus large que celui des Juifs de Palestine. C’est sans doute en réaction à cela que les Juifs en vinrent à rejeter la Septante et à en remettre en cause certaines versions. Des auteurs juifs hellénophones publièrent par la suite des versions révisées sur la base des textes hébreux d’alors : ce sont les Septante d’Aquila (vers 130 après J-C.), de Théodotion (vers 150) et de Symmaque (vers 170). Notons cependant que l’Eglise, dès qu’elle put sortir des catacombes, produisit des copies complètes et de bonne qualité de la Bible entière en grec, l’Ancien Testament de la Septante et le Nouveau Testament en langue originale. Certains codices nous sont parvenus, qui constituent les plus anciens témoins complets de la Bible, très largement antérieurs au Codex Leningradensis. Le Codex Vaticanus, le Codex Alexandrinus et le Codex Sinaïticus sont les plus notables et datent du IVème siècle (c’est à dire de l’époque de Constantin, qui aurait fait entreprendre ces copies, d’après son historien Eusèbe de Césarée). La Septante demeure la version officielle utilisée par l’Église orthodoxe grecque et par certaines Églises catholiques orientales dans leur liturgie.
Parlons enfin d’une autre version de très grande valeur : la Vulgate. À la fin du IVème et au début du Vème siècle, pour remédier à la pauvre qualité littéraire et scientifique des traductions latines qui avaient circulé jusque là, le pape Damase confia à un érudit dalmate, Jérôme de Stridon – futur saint Jérôme – la réalisation d’une traduction complète de la Bible. Homme à ne rien faire à moitié, Jérôme se lança à la fois dans l’apprentissage de l’hébreu ancien, étudié auprès de rabbins palestiniens, et dans une vaste entreprise de recherche de manuscrits anciens en langue originale. Il eut accès à des copies de grande qualité, qu’il compara rigoureusement, utilisant également le travail réalisé deux siècles auparavant par le grand Origène, pour réaliser une traduction aussi fidèle que possible à sa chère veritas hebraica – la vérité du texte hébreu. À travers sa traduction, aussi scrupuleusement fidèle que son auteur, nous avons accès à des manuscrits aujourd’hui perdus. Dans la plupart des cas, leur version semble avoir été proche de celle qui nous est transmise par le texte massorétique ; toutefois, lorsque ce dernier manque de clarté ou semble corrompu, on peut avoir recours à la Vulgate pour dissiper les confusions ou ambiguïtés. La Vulgate est par ailleurs depuis le Concile de Trente la version officielle de l’Eglise latine. Pie XII l’a réaffirmé plus récemment en rappelant que son usage multiséculaire par l’Eglise en faisait un texte absolument sûr et exempt de toute erreur.
Parmi les versions anciennes que les spécialistes consultent également, on peut encore citer la Peshitta, vieille traduction syriaque, proche de l’araméen, les versions coptes ou éthiopiennes. On a retrouvé au XIXème siècle un ensemble de fragments anciens du texte de l’Ancien Testament dans une Genizah du Caire (le lieu attenant à la Synagogue où l’on conserve les rouleaux). Cependant, les témoins les plus anciens – et de loin – du texte de l’Ancien Testament, sont les manuscrits de Qumran, retrouvés dans une ancienne bibliothèque que l’on pense avoir appartenu à une communauté de la secte juive des Esséniens, au Ier siècle de notre ère, au nord-ouest de la Mer Morte. Parmi les très nombreux rouleaux et fragments retrouvés (de parchemin et de papyrus – plus de mille au total), 20 à 25% environ sont des textes de l’Ecriture sainte : on y a des versions (complètes ou fragmentaires) de tous les textes reconnus universellement comme canoniques, hormis Esther et Néhémie. On y trouve aussi de nombreux apocryphes comme le Premier livre d’Enoch ou le Livre des Jubilés. La conclusion d’une première étude de ces textes montre une grande proximité avec le texte massorétique, malgré quelques différences, qui font parfois apparaître une parenté plus forte avec la Septante, voire avec le Pentateuque Samaritain. La découverte des manuscrits de la Mer Morte a été un bouleversement sans précédent dans les études bibliques. Elle montre qu’à l’époque du Christ, le texte des Ecritures juives n’était pas unique ni fixe, mais pouvait varier d’un manuscrit à l’autre. C’est donc la tradition juive ultérieure, culminant avec les Massorètes, qui a isolé et établi un standard unique. Bien qu’il semble tout à fait fidèle à celui que l’on trouvait dans l’Antiquité, ce texte n’en est qu’une version parmi d’autres. La découverte de textes manifestant une grande proximité avec la Septante a réhabilité en partie cette dernière, souvent méprisée par les spécialistes. Dans des cas comme celui de Jérémie ou du Premier Livre de Samuel, les rouleaux de Qumran ont montré que les traducteurs de la Septante avaient été plus fidèles aux textes anciens que les Massorètes. Notons toutefois que la majorité des innombrables variantes apparaissant entre les différentes versions retrouvées à Qumran et les textes transmis par la tradition sont essentiellement de détail, et ne changent jamais ou très rarement le sens profond du texte sacré.
Aperçu du contenu de l’Ancien Testament
Nous n’entreprendrons pas pour conclure un résumé de l’Ancien Testament. Toutefois, avant de nous lancer dans l’étude des différentes parties et livres de l’Ecriture Sainte, nous aimerions donner encore un rapide aperçu de l’histoire du salut, qui nous permettra de nous y situer, dans une perspective avant tout théologique bien sûr.
La Bible est une bibliothèque certes, mais qui raconte néanmoins une seule histoire : celle de l’invitation répétée et inlassable de Dieu, appelant l’humanité à entrer dans une relation familiale avec lui. Depuis les Pères de l’Eglise, on a reconnu que cette histoire, appelée l’économie divine, puisqu’en grec oikos veut dire foyer (l’économie est donc la loi du foyer), avait progressé par étapes. Ces étapes sont autant d’alliances que Dieu voulut conclure entre l’humanité et lui-même. L’alliance permet en effet d’étendre la parenté par le moyen d’un serment : Dieu entre ainsi en relation avec nous : nous ne sommes pas ses enfants par nature, mais il veut nous intégrer à sa famille par le don de la filiation divine. En suivant les Pères de l’Eglise, nous pouvons donc reconnaître plusieurs alliances au cours de l’histoire biblique, marquant les grandes étapes de l’histoire du salut. On ne saurait trop insister sur le thème de l’alliance, central dans toute la Bible : le mot hébreu berit fut rendu dans le latin de la Vulgate parfois par foedus, parfois par testamentum, donnant naissance à notre distinction des deux testaments, qui sont en fait deux alliances.
La première alliance est l’alliance adamique ou celle de la création. Créé à l’image et la ressemblance de Dieu, Adam est placé dans une relation d’alliance qui fait de lui le fils de Dieu. Ce statut fonde ses autres rôles et privilèges : la domination sur les créatures, qui fait de lui le roi de l’univers visible, sa mission de cultiver et garder le jardin, qui lui donne sur le cosmos un rôle sacerdotal, ou encore sa prérogative de nommer toutes les autres créatures, qui le fait prophète. Roi, prêtre et prophète, Adam est avant tout fils, par la grâce d’adoption divine, et partage pleinement cette très haute mission avec Eve. Cette première alliance est donc l’alliance de Dieu avec les premiers parents, mais aussi l’alliance qui en découle, scellée par Dieu lui-même, entre les premiers parents : le premier mariage, celui d’Adam et Eve, scellé par le serment d’Adam : “vraiment celle-ci est os de mes os et chair de ma chair.” Malheureusement cette première alliance sera rompue et méprisée par nos premiers parents, qui préféreront écouter le serpent et se livrer à l’emprise de l’orgueil destructeur. L’histoire humaine dégringole alors dans le péché, qui s’étend rapidement dans des proportions incontrôlables, comme en témoigne bientôt le meurtre d’Abel par Caïn.
Dieu finit par poser un regard désolé sur le monde perverti par le péché, et envisage à la fois un jugement et une re-création, replongeant le monde dans les eaux primordiales du déluge, dont seront sauvés le juste Noé et sa famille, ainsi qu’une paire de chaque espèce animale. Noé est un nouvel Adam, qui sort de l’arche et recommence une nouvelle création par l’offrande d’un sacrifice qui renouvelle l’alliance. La relation filiale avec Dieu est restaurée, mais la blessure du péché est bien présente et conduira bientôt à une nouvelle transgression, lorsque Noé s’enivre et se retrouve nu et que son fils Cham le déshonore, encourant une malédiction qui rejaillit sur la descendance de son premier-né Canaan. L’état de la famille humaine dégénère à nouveau, allant jusqu’à se rendre coupable d’un acte grave de défiance à l’égard de Dieu à travers le projet de construction d’une tour menant jusqu’au ciel.
Après avoir rendu caduc le projet fou de Babel, Dieu entreprend une nouvelle initiative salvifique en appelant cette fois un seul homme, à travers lequel la bénédiction parviendra à toutes les nations de la terre : c’est Abram, qui deviendra Abraham, à qui il fait la triple promesse de la descendance, de la terre et de la bénédiction. L’alliance avec Abram est scellée en un sacrifice mystérieux et confirmée par plusieurs visites de Dieu, jusqu’à la naissance de son fils Isaac et à l’épreuve suprême en laquelle le Seigneur demande de le lui offrir. Dieu s’engage alors à nouveau en renouvelant l’alliance et la promesse de la bénédiction, qui s’étendra un jour à toutes les nations à travers la descendance d’Abraham.
Cette alliance abrahamique ne connaît pas les mêmes échecs que l’alliance adamique et l’alliance noachique, mais la famille d’Abraham finit par se retrouver en Egypte, où elle est spoliée et privée de ses droits politiques et religieux. Pour l’en libérer et rendre possible l’accomplissement de la promesse, Dieu envoie Moïse qui délivre Israël et devient au désert du Sinaï le médiateur d’une nouvelle alliance qui fait du peuple une nation de prêtres, destinée à sanctifier toute la terre. Cependant le peuple brise bientôt l’alliance en adorant le veau d’or, et Dieu doit en reprendre les termes pour corriger patiemment les nombreuses transgressions : de nombreuses lois sont formulées et ajoutées, aboutissant à un énorme ensemble de normes, très difficiles à observer intégralement. Après la mort de Moïse, les descendants d’Abraham retrouvent la Terre promise sous la direction de Josué, dont le nom signifie “le salut” et peut se prononcer comme “Jésus”. Celui-ci transmet l’héritage de Moïse et établit Israël en Terre sainte. Cependant après sa mort les transgressions reprennent et la période qui suit – dite période des Juges – est marquée par une grande et douloureuse instabilité.
Le dernier des juges, le prophète Samuel, est envoyé par Dieu pour oindre David comme roi sur Israël : l’Esprit du Seigneur vint alors sur lui avec puissance. David était un homme selon le cœur de Dieu, qui exerçait non seulement la fonction de roi d’Israël mais aussi en quelque sorte le rôle de prêtre et de prophète. Dieu établit avec lui une alliance nouvelle – la cinquième – et lui promet que ses descendants règneront pour toujours sur Israël et même sur le monde. Le royaume de David et de son fils Salomon est l’apogée d’Israël, étendant déjà la bénédiction divine au-delà des frontières de la Terre sainte. En eux la promesse faite à Abraham semble déjà partiellement réalisée, mais cet âge d’or est bref : David pèche gravement et sa faute fait venir le malheur dans sa famille, Salomon également s’éloigne de la justice du Seigneur et le royaume est divisé en deux après lui, entrant dans une nouvelle période de turbulences et de décadence, qui sera paradoxalement la grande époque des prophètes d’Israël (Elie, Elisée, Isaïe, Jérémie, Ezéchiel…), qui annoncent l’établissement d’une alliance nouvelle, éternelle et inviolable celle-là, à travers un mystérieux médiateur, désigné par Isaïe comme le “serviteur” du Seigneur, inscrite dans les coeurs et marquée par l’envoi de l’Esprit du Seigneur. Malgré le retour de l’exil en Babylonie, ces espérances ne se réalisèrent pas visiblement avec la reconstruction de Jérusalem et du Temple, mais le peuple élu dut subir encore plusieurs siècles d’occupation étrangère et de persécution. La royauté échut finalement à une famille semi-juive, entre les mains d’un autocrate nommé Hérode, à une époque où les prophètes s’étaient tus depuis des siècles, mais où les attentes messianiques n’avaient jamais été si grandes.
Ce sont bien toutes ces alliances, ces cinq alliances de l’Ancien Testament, qui seront récapitulées et renouvelées, conformément aux promesses divines dans la nouvelle alliance en Jésus-Christ, que les évangiles de saint Matthieu et saint Luc rattachent explicitement, à travers leurs généalogies introductives, aux figures des précédents médiateurs : Adam, Abraham, David…
Ainsi nous comprenons que le Christ est la vraie et l’unique clé de l’Ancien Testament et de toutes les Écritures, et nous pouvons dire avec saint Augustin que “Le Nouveau Testament se cache dans l’Ancien et que dans le Nouveau, l’Ancien se dévoile “[2]Hept. 2, 73 : PL 34, 623”.