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“Gaudete in Domino” : La joie chrétienne (d’après saint Thomas d’Aquin)

Astérix et Obélix par Marcel Uderzo
Il est difficile de définir ce qu’est la joie : pourquoi sommes-nous joyeux certains jours et tristes d’autres ? La « joie » des jours où on se lève du bon pied est-elle la vraie joie ? La vraie joie est-elle compatible avec la tristesse ? Essayons, avec saint Thomas d’Aquin, de répondre à toutes ces questions, pour découvrir et vivre la vraie joie chrétienne, dans l’attente du temps de la joie par excellence qu’est Noël. 

1. La joie est un effet de la charité en nous : 

Saint Thomas se demande d’abord d’où vient la joie[1]Somme théologique, IIaIIae Pars, q. 28, a. 1. : il dit qu’en tant que passions, la joie comme la tristesse procèdent de l’amour. En effet, la joie est le résultat de la présence du bien que l’on aime, tandis que la tristesse est la conséquence de l’absence de ce bien. Obélix est joyeux lorsqu’il est en présence d’un gros sanglier bien rôti mais il est profondément malheureux lorsqu’en Lusitanie on lui propose de la morue à la place du sanglier. L’absence du sanglier qu’il aime est cause pour lui de tristesse, tout comme la présence du sanglier est cause de joie. L’amour exige alors une certaine présence de l’aimé dans l’aimant, qui produit la joie. La présence du sanglier dans la bouche d’Obélix produit en lui une grande joie.

Cela peut être dit aussi de l’amour spirituel qu’est la charité. La charité est l’amour de Dieu, et cet amour existe dans la mesure où le bien aimé, Dieu lui-même, est présent dans nos âmes. Ainsi, la charité est un amour donné par Dieu, conséquence de sa présence dans l’âme en état de grâce : « Celui qui demeure dans la charité demeure en Dieu et Dieu en lui »[2]1Jn 4,16. Cette présence du Bien immuable dans l’âme est cause d’une grande joie, infiniment plus profonde que celle causée par la présence du sanglier dans la bouche d’Obélix. Ainsi la joie spirituelle, qui est la joie la plus profonde de toutes, est causée par la charité, c’est-à-dire par l’amour de Dieu.

Cette première conclusion conduit Saint Thomas à se poser une deuxième question : la joie spirituelle est-elle compatible avec une certaine tristesse ? 

Et si vous avez bien suivi jusqu’à présent, peut-être connaissez-vous déjà la réponse… 

2. La joie peut-elle être mêlée avec une certaine tristesse ?

La joie et la tristesse semblent être contraires, donc incompatibles. Mais tout dépend du point de vue. Il est impossible, certes, pour Obélix, d’être à la fois, au même moment, heureux de la présence du sanglier et malheureux de son absence. Cela implique une contradiction : que le sanglier bien rôti soit à la fois présent et absent. Soit il est là et Obélix est content, soit il n’y est pas et Obélix est malheureux… Mais il se peut en revanche que le malheur causé par l’absence du sanglier coexiste avec le bonheur d’avoir la belle Falbala à ses côtés. Ainsi, Obélix peut être à la fois malheureux de l’absence du sanglier et profondément heureux de la présence de Falbala. 

La joie spirituelle fondée sur l’amour de Dieu est certes incompatible avec la tristesse spirituelle[3]Cependant, pour la joie fondée sur notre participation à la bonté divine, c’est-à-dire la bonté divine en nous, elle peut être mêlée d’une certaine tristesse, par exemple en raison de la … Continue reading. Néanmoins, comme Obélix nous l’a bien montré, la joie causée par la présence d’un bien peut être compatible avec une tristesse causée par l’absence d’un autre bien. Ainsi, la joie spirituelle est compatible avec toutes sortes de maux en tant que ces maux ne font pas disparaître la source en nous de cette joie spirituelle qu’est l’amour de Dieu dans nos âmes : je peux être spirituellement heureux car j’aime Dieu et en même temps profondément triste parce que j’ai perdu un ami, ou parce que mon père est mort ou que j’ai une grave maladie. L’absence d’un ami ou la présence d’un mal (maladie, difficultés financières…) ne font pas disparaître ma joie spirituelle car cela ne fait pas disparaître en moi la présence de Dieu, le bien suprême que j’aime plus que tout. 

3. Peut-on grandir dans la joie ?

Cette conception de la joie spirituelle qui découle de la présence de Dieu dans l’âme entraîne des conséquences notables pour notre vie spirituelle : 

En effet, il est convenable (…) que la présence du bien aimé dans l’aimant produise la joie. Et plus quelqu’un aime, plus il se réjouit de la présence de l’être aimé[4]Somme contre les Gentils, III, c. 112..

On apprend par là que l’on ne peut pas directement faire progresser notre joie… Déroutant ? Pas du tout ! On ne peut pas faire croître la joie par elle-même parce qu’elle n’est pas une vertu mais plutôt l’effet d’une vertu[5]Somme théologique, IIaIIae Pars, q. 28, a. 4. : la charité. C’est le degré de charité qui produit donc le degré de joie spirituelle : plus j’aime, et plus je suis joyeux. Il est donc inutile de travailler par soi-même à devenir plus joyeux, ce serait faux et hypocrite ou, dans le meilleur des cas, artificiel. Une joie forgée et forcée est facilement repérable et interprétée souvent comme un manque de simplicité.  Alors oui, on peut faire grandir la joie mais pas directement et à coup de volonté, ce qui serait faux et trompeur ! Pour être plus joyeux il faut que croisse la charité. 

Mais la charité étant une vertu infuse, c’est-à-dire une vertu que l’on ne peut pas acquérir par répétition d’actes, elle est donnée directement par Dieu à l’âme. Le moyen le plus efficace de grandir dans la charité est donc de la demander fréquemment dans la prière au Saint-Esprit. Demandons-lui dans la prière que la présence de Dieu dans nos âmes produise en nous un amour plus grand pour lui, et que cet amour soit accompagné d’une joie rayonnante et impérissable. 

4. La joie de Marie et la joie de Noël 

Si la joie est d’autant plus grande que l’amour est parfait, quelle doit être la joie de Marie ! Elle qui est « pleine de grâce » est donc pleine d’amour et ainsi pleine de joie. Son amour de Dieu est plus grand que celui de tous les saints, en vertu de la mission très spéciale pour laquelle Dieu l’a préparée. 

Mais la joie de Marie à Noël est particulièrement saisissante. Alors qu’elle le portait encore dans son sein, sa joie d’être la mère du Sauveur s’exprime déjà par le cri d’amour du Magnificat : « Mon âme exalte le Seigneur, exulte mon esprit en Dieu, mon Sauveur ! ». Non seulement Notre-Dame a Dieu dans son âme depuis sa conception immaculée mais, elle le porte en outre dans son sein. Cette présence de l’aimé dans son âme et dans son sein, la présence physique de son Fils qui est Dieu, fait jaillir en elle la joie la plus grande que l’humanité a jamais connue. 

Et non seulement Marie a conservé cette joie spirituelle pendant toute sa vie terrestre, mais elle a aussi augmenté jour après jour, acte après acte, jusqu’à la fin de sa vie. La Vierge Marie, parce qu’elle est « comblée de grâce », est aussi comblée de joie. Comme sa charité, sa joie n’a cessé de grandir, même lors de la terrible passion de son fils à laquelle elle s’est si intimement unie. 

5. La joie de Noël pour nous

La fête de la nativité n’est pas pour les chrétiens un simple mémorial ou anniversaire de la naissance de Jésus. Dans la liturgie, en effet, on obtient réellement ce que l’on demande : le passé se fait présent, en un sens, dans nos âmes.  Nous obtenons donc, pendant les différents temps liturgiques, les grâces propres aux mystères qui y sont célébrés. 

Une des grâces propres de Noël est la joie spirituelle qui provient de cette nouvelle naissance de l’enfant Jésus, nouvel avènement du Sauveur par un nouvel influx de grâce dans nos âmes. Noël est une excellente occasion pour grandir dans l’amour de l’Enfant-Dieu et ainsi grandir dans une joie de l’enfance spirituelle. Ce n’est pas pour rien que la sainte Carmélite de Lisieux a voulu s’appeler « Thérèse de l’Enfant-Jésus ».  

Voici ce que l’Église demande à Dieu dans la collecte de la messe de minuit : « Dieu, qui avez illuminé cette nuit très sainte des splendeurs de la vraie lumière : daignez nous accorder, à nous qui avons connu ces mystères de lumière sur terre, d’en goûter aussi les joies dans le ciel. » Le dimanche de Gaudete anticipe cette joie de Noël par l’exhortation de Saint-Paul : « Réjouissez-vous dans le Seigneur toujours ».

« Votre joie, personne ne vous l’enlèvera » (Jn 16, 22) : ni la maladie, ni les persécutions, ni la mort de ceux qui nous sont plus chers, ni aucune tristesse légitime ne peut nous enlever cette joie spirituelle fondée sur la présence de Dieu dans l’âme aimée et aimante. Nous pouvons chanter en vérité : « Gaudete in Domino semper »

Références

Références
1 Somme théologique, IIaIIae Pars, q. 28, a. 1.
2 1Jn 4,16
3 Cependant, pour la joie fondée sur notre participation à la bonté divine, c’est-à-dire la bonté divine en nous, elle peut être mêlée d’une certaine tristesse, par exemple en raison de la peur de perdre, par notre faute, l’amour de Dieu dans nos âmes. Cf Somme théologique IIaIIae Pars, q. 28, a. 2).
4 Somme contre les Gentils, III, c. 112.
5 Somme théologique, IIaIIae Pars, q. 28, a. 4.
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