Si la femme est appelée à accueillir sa dignité de fille du Père en entrant dans l’humilité du Fils, puis à entrer dans la relation sponsale avec le Christ, c’est pour devenir féconde : pour enfanter une vie nouvelle dans le monde et dans l’Église. La vocation féminine, dans sa logique propre, ne s’arrête pas à la contemplation de l’Amour ; elle y puise la force d’en être le sanctuaire, le berceau, la flamme. Elle devient maternité. Nous poursuivons ainsi notre parcours à la découverte de la spiritualité proprement féminine à travers l’ouvrage de Stéphanie de Moulins : La meilleure part, être femme selon le cœur de Dieu.
-
La maternité spirituelle, fruit de l’union sponsale
L’amour sponsal vécu dans l’union au Christ n’est pas clos sur lui-même. Il porte en lui un élan vers l’autre, un désir d’enfantement : Dieu nous veut participants et féconds, l’appel à la fécondité de Gn 1, 28 concerne toute participation à la fécondité et à la vie de Dieu. Lorsque l’on devient épouse en se laissant épouser par le Christ, le don de soi ne reste pas stérile : il devient transmission, accueil de l’autre, service silencieux de la vie. Fécondités charnelles et spirituelles s’entremêlent, pour incarner l’image du Dieu trinitaire. Il ne s’agit pas d’un « rôle » au sens social, ni même psychologique, mais d’une disposition de l’âme qui se laisse féconder par la grâce pour porter du fruit en Dieu.
Marie est le modèle par excellence de cette fécondité : d’abord fille du Père, elle devient Épouse du Verbe par son fiat, et Mère du Christ dans la chair. Mais elle continue, au pied de la Croix et au Cénacle, à enfanter l’Église dans l’Esprit. La maternité mariale est la clé de toute maternité spirituelle : silencieuse, souffrante, mais irriguée par une foi qui traverse la nuit.
La fécondité est vécue bien différemment par l’homme et la femme, pour qui elle vient du fond des entrailles, dans une complémentarité déroutante qui préserve l’humilité en évitant de se prendre pour le « dieu » de celui que l’on porte en soi. Cette fécondité traverse la femme sans venir de son propre fonds : elle la transforme et se transmet, en conduisant au dessaisissement de soi. Dans cette perspective, toute femme peut devenir mère, quel que soit son état de vie. La maternité spirituelle n’est pas liée à la biologie, mais à l’union avec le Christ. C’est pourquoi les femmes consacrées, les célibataires, les femmes blessées ou stériles peuvent elles aussi porter la vie au plus haut degré. Il s’agit d’un ministère caché, souvent ignoré, mais dont l’Église vit en profondeur. Il ne s’agit pas de faire, mais d’être : être un lieu de passage pour la grâce.
Cette œuvre de Dieu se découvre dans les femmes de l’Évangile : Elisabeth qui commence son aventure en recevant de Dieu un secret de femme – le tressaillement de l’enfant en soi ; l’hémorroïsse sauvée malgré tout et qui devient un témoignage vivant de l’œuvre de Dieu. Jésus relève et restaure les femmes qu’il regarde en leur rendant toute leur valeur et leur dignité, les enveloppant dans la liberté sainte qui émane de lui et les fait être elles-mêmes sans être déterminées ou diminuées par le regard porté sur elles. Les femmes de l’Évangile et de l’Écriture sont souvent restaurées dans leur féminité et leur fécondité, accédant par Jésus à une intimité nouvelle avec Dieu. Elles osent être en vérité avec lui parce qu’il est facile à aimer, parce qu’il se laisse approcher pour être reçues, écoutées, exaucées.
Une maternité qui passe par la Croix
La maternité spirituelle ne s’épanouit pas sans combat, la fécondité de la femme est une joie qui traverse la souffrance. Comme Marie, la femme est appelée à enfanter « dans la douleur » (cf. Jn 16, 21 ; Ap 12, 2). Il ne s’agit pas d’un dolorisme de surface, mais d’un mystère de Croix vécu intérieurement : le mystère de celle qui accepte de porter en elle la souffrance d’autrui, de pleurer sur le mal, de se tenir debout dans les ténèbres.
Ce que l’homme affronte en extériorité, par l’action ou la parole, la femme est souvent appelée à l’assumer en intériorité, par l’intercession, la compassion, le silence. Elle devient alors cette présence stable et douce qui tient, qui porte, qui offre. Elle ne conquiert pas : elle enfante dans la patience.
Dans La meilleure part, cette vérité est mise en lumière avec délicatesse : « L’épouse devient mère parce qu’elle consent à perdre quelque chose d’elle-même pour que l’autre vive. Elle s’offre, se donne, et accepte d’être marquée dans sa chair ou dans son cœur par cette vie qu’elle fait naître. » Ce mystère, toute femme l’expérimente, d’une manière ou d’une autre : en élevant un enfant, en accompagnant un frère dans l’épreuve, en portant l’Église dans sa prière.
Cette capacité à « souffrir pour donner la vie » n’est pas une malédiction : c’est une puissance, une puissance non violente, qui transforme le monde par l’intérieur. Dans la logique chrétienne, la fécondité la plus haute est souvent la plus cachée. Dieu aime passer par les petits moyens. Et c’est dans cette logique que s’inscrit la maternité spirituelle féminine.
Mère dans l’Église, au cœur du monde
Enfin, la maternité spirituelle déploie sa fécondité dans l’Église et pour le monde. La femme, en entrant dans la logique de l’amour sponsal, devient un cœur battant pour tous ceux qui l’approchent. Elle accueille, elle console, elle réconcilie, elle veille. Ce n’est pas un rôle secondaire : c’est une mission centrale. L’Église a besoin de femmes qui prient, qui portent, qui aiment avec force et douceur, qui gardent l’espérance quand tout s’effondre. L’Église a besoin de visages de Marie.
Il ne s’agit pas pour la femme de « faire sa place » dans l’Église comme dans une entreprise : il s’agit de devenir pleinement elle-même, à l’école de la Vierge, dans une posture d’offrande. Le rôle des femmes dans l’histoire de l’Église – souvent méconnu – est d’ailleurs marqué par cette fécondité silencieuse : les grandes mystiques, les saintes éducatrices, les fondatrices, les mères spirituelles d’âmes sacerdotales. Toutes ont été mues par l’amour, enracinées dans l’oraison, fécondes dans la Croix.
Dans un monde où tout est mesuré à l’aune de l’efficacité, redécouvrir cette vocation spirituelle de la femme est un acte de résistance évangélique. C’est retrouver que la grandeur ne se mesure pas à la visibilité, mais à la profondeur. C’est comprendre que « la meilleure part » n’est pas réservée à quelques-unes, mais offerte à toutes celles qui veulent s’asseoir aux pieds du Maître et lui ouvrir leur cœur.
Conclusion générale : la femme, sanctuaire du don
De la servitude à la filialité, de la filialité à la sponsalité, de la sponsalité à la maternité : le chemin spirituel que trace La meilleure part est celui d’une transformation progressive de l’âme féminine, à l’image de Marie et des femmes de l’Évangile, par la contemplation et l’accueil sponsal de Jésus. Ce n’est pas une ascension solitaire, mais une communion croissante avec le Christ, dans laquelle la femme se reçoit pour mieux se donner.
Et c’est là, précisément, sa force : dans cette capacité à faire de sa vie un sanctuaire, un lieu où Dieu peut venir habiter, aimer, et rayonner. À l’heure où les repères s’effacent et où la confusion règne, il est urgent de redécouvrir cette vocation silencieuse mais essentielle. Il est urgent d’écouter, dans le tumulte du monde, la voix de Celui qui dit à chaque femme : « Tu as du prix à mes yeux et je t’aime » (Is 43, 4). Et qui ajoute, avec tendresse : « Viens, épouse-moi dans la fidélité » (Os 2, 21).