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Esther et Marie, parallèles

Esther et Assuérus - Sainte Chapelle
 La mythique reine juive de l’Empire Perse a-t-elle un rapport avec l’humble vierge de Nazareth ? Ce qui semble difficile à soutenir est pourtant attesté par la tradition de l’Église et l’enseignement récent des papes. Essayons-nous à une lecture mariale du livre d’Esther.

1 – Un livre peu connu

Le livre d’Esther est souvent mal connu des chrétiens, bien que le nom de cette orpheline juive, vivant en Perse sous le règne de l’empereur Xerxès Ier (environ 519-465 avant J.-C.) soit encore porté. Les français devraient d’autant plus connaître l’héroïne biblique qu’elle fut l’objet d’une magnifique pièce composée par Jean Racine pour les pupilles de Saint-Cyr. Ses contemporains y virent une flatterie de cour, car l’histoire de la faible femme, de modeste extraction, approchant le roi et entrant finalement en sa faveur pour sauver son peuple, rappelait le destin de Madame de Maintenon, patronne de Saint-Cyr et épouse morganatique de Louis XIV.

Cependant l’écho du récit biblique ne doit pas seulement nous transporter au milieu des intrigues  du XVIIe siècle finissant : ce que le Saint-Esprit a inspiré à l’auteur du livre d’Esther est une magnifique préfiguration du rôle rédempteur de Marie aux côtés de Jésus. Comme pour les principales figures féminines de l’Ancien Testament, une lecture mariale s’impose, qui n’est pourtant pas évidente, une fois passé le premier abord.

2 – Que contient le livre d’Esther ?

Le livre d’Esther est reçu par les différentes traditions bibliques, mais dans des versions sensiblement différentes, puisque le texte qui nous a été transmis dans les manuscrits grecs (la « Septante ») contient 107 versets de plus que le texte hébreu. Devant cette situation, saint Jérôme choisit de traduire l’ensemble mais de reporter les parties présentes uniquement dans le grec à la fin du livre. La lecture du récit en est rendue plus difficile dans certaines éditions, qui placent à la fin du texte des éléments intervenant à différentes étapes de l’intrigue.

Le livre d’Esther nous plonge dans l’atmosphère de la diaspora juive exilée autour de 587 vers la Mésopotamie, passée ensuite sous le contrôle des Perses et de l’empereur Xerxès Ier (appelé Assuérus). Les juifs y sont intégrés à la vie de la cour et mêlés malgré eux à ses complots. L’un d’eux, Mardochée, comme Joseph en Egypte ou Daniel à Babylone, est choisi comme un des plus proches conseillers du souverain, mais son dévouement lui attire des jalousies, qui se répercutent sur tout son peuple, que l’inique Aman, ministre tout-puissant de l’empereur, s’apprête à faire exterminer. Mardochée voit alors dans l’intercession de sa pupille et nièce Esther, qu’il a fait entrer dans le harem d’Assuérus, l’unique voie de salut des juifs. Celle-ci doit pour cela paraître en présence de l’empereur sans y être appelée, une faute passible en temps ordinaire de mort. Esther s’y risque finalement et est relevée par le souverain, qui semble prêt à accéder à ses demandes. Elle l’invite alors à un premier, puis à un deuxième banquet, en présence d’Aman et Mardochée. Au cours du second elle dénonce enfin la conspiration d’Aman, qui est immédiatement condamné à subir le supplice qu’il avait fait préparer pour son rival. Les juifs de l’Empire sont finalement épargnés et triomphent de leurs ennemis au jour même qui avait été désigné pour leur perte, qui sera par la suite commémoré et fêté sous le nom de « Purim » (le jour des sorts).

3 – Typologie biblique dans le livre d’Esther – l’Église et Marie

La présence de Dieu dans le livre d’Esther est partout, et pourtant discrète : il n’est simplement jamais mentionné dans la version hébraïque – les juifs avaient ainsi coutume de dire que ce livre ne souillait pas les mains. Le récit est pourtant une magnifique attestation de la providence divine aux côtés de son peuple.

La tradition de l’Église a souvent vu en Esther un type de l’Église : donnant un banquet au roi, dont elle est l’épouse, elle intercède pour son peuple. C’est par exemple l’interprétation de Raban Maur au IXe siècle, qui continue sa lecture eschatologique en voyant en Aman une figure de l’antéchrist, préparant le combat des derniers jours en espérant y exterminer tous les fidèles.

Esther est cependant apparue aussi dans la tradition comme une figure de Notre Dame : en Espagne son culte se développe aux XVe et XVIe siècles où l’on fête au mois de mai « santa Ester », sous le signe de la vénération mariale. On trouvait une dévotion antique à Esther dans les liturgies copte et grecque orthodoxe ; elle finira par pénétrer la liturgie romaine en s’introduisant à Venise au XVIIIe siècle. Les anciens font aussi le lien entre Esther, dont le nom signifierait « étoile » (du persan satara) et l’invocation de la Vierge comme stella maris (étoile de la mer).

S’il n’est pas évident, ce parallèle, relevé récemment encore par Benoît XVI et saint Jean-Paul II dans leurs catéchèses bibliques[1]Saint Jean-Paul II, Homélie à Aparecida, 4 juillet 1980. Benoît XVI, Homélie à Valence pour la 5ème rencontre mondiale des familles, 9 juillet 2006., apparaît bien fondé si on lit le livre entier avec un regard marial.

4 – Première piste : femme vs dragon(s)

Dès les débuts du récit tel qu’il nous est présenté par la version grecque, le songe de Mardochée  installe une atmosphère eschatologique : deux dragons s’apprêtent à exterminer les justes, mais son cri vers Dieu fait apparaître une petite source d’où naît un grand fleuve, et la lumière se lève. Or au chapitre 12 de l’Apocalypse le dragon veut dévorer le fils de la femme, que la tradition a souvent identifiée à Marie, il lui meurtrit le talon mais elle finit par lui écraser la tête. La petite source que voit Mardochée rappelle l’eau qui coule du côté du temple eschatologique à la fin du livre d’Ezéchiel[2]Voir Ez 47 – et quel est le temple primordial sinon l’homme lui-même, la créature corporelle la plus parfaite, du côté duquel est tiré la première femme ? La petite source que voit Mardochée, nouvelle Eve aux côtés de ce juif placé comme père pour son peuple exilé, annonce le rôle salvateur d’Esther et préfigure celui de Notre Dame.

5 – Bénie au-dessus de toutes les femmes, elle intercède pour son peuple

Une fois l’intrigue engagée, Esther est placée par la faveur divine au-dessus de toutes les femmes du royaume [3]Es 2, 17, remplaçant Vasthi, reine déchue en raison de son refus de rendre gloire à son maître. Encore une fois l’héroïne juive apparaît pour son peuple comme une nouvelle figure d’Eve, appelée à être la « mère des vivants[4]Gn 3, 20 », un rôle qui sera pleinement accompli en Marie.

L’intercession d’Esther la rapproche encore de Notre Dame : c’est par sa présence même et sa maîtrise de la finesse du langage et de l’étiquette de la cour que la reine parvient à se concilier le roi et à détourner le fléau menaçant les juifs. Ainsi, disait saint Jean-Paul II en 1980 en citant le livre d’Esther, « la Vierge immaculée a conquis le cœur de Dieu[5]Saint Jean-Paul II, Homélie à Aparecida, 4 juillet 1980. ».

6 – Des enfants d’Esther aux fils de Marie

On peut s’étonner que l’union de la reine avec Assuérus n’ait en apparence pas été féconde, aucune progéniture n’étant nommée ni connue par ailleurs – on est peut-être invité à comprendre que les vrais fils d’Esther sont en fait les juifs sauvés par son intermédiaire ; ainsi Marie, qui n’a pas d’autre fils que Jésus «  ne cessera d’accueillir de nombreux fils et d’intercéder pour eux[6]Saint Jean-Paul II, Homélie à Aparecida, 4 juillet 1980. ».

Esther est donc l’une de ces femmes de l’Ancien Testament, choisies par Dieu pour une mission spéciale, associées à son dessein de salut pour Israël, qui préfigurent et préparent le rôle unique de Notre Dame dans la Rédemption accomplie en Jésus. Ces belles figures nous aident à contempler Marie sous des aspects nouveaux, entre les rares lignes des Évangiles qui la mentionnent. Avec Ruth Marie se montre pleinement fille de Dieu et de sa loi, en Judith ou Jael[7]Voir le livre des Juges, Jg 4 apparaît son intrépidité au service de notre salut, au travers d’Esther nous admirons sa beauté et la plénitude de sa grâce, capable de toucher à tout instant en notre faveur le cœur du grand Roi de l’univers.

Références

Références
1 Saint Jean-Paul II, Homélie à Aparecida, 4 juillet 1980. Benoît XVI, Homélie à Valence pour la 5ème rencontre mondiale des familles, 9 juillet 2006.
2 Voir Ez 47
3 Es 2, 17
4 Gn 3, 20
5, 6 Saint Jean-Paul II, Homélie à Aparecida, 4 juillet 1980.
7 Voir le livre des Juges, Jg 4
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