La Bible catholique compte plus de 35500 versets, tandis que l’oeuvre attribuée à Homère comprend environ 28000 vers (l’Iliade près de 16000 vers et l’Odyssée 12000). Ces deux volumineux ensembles, bien que très différents par leur nature (l’un mythologique et païen, l’autre historique et monothéiste), sont considérés comme les piliers fondateurs de la culture européenne.
On peut l’illustrer par un exemple français : le château de Fontainebleau comportait jadis (du milieu du 16e siècle jusqu’à 1738), outre une chapelle décorée selon les thèmes bibliques, une « galerie d’Ulysse », c’est-à-dire un promenoir de plus de 150 mètres, entièrement décoré de 58 fresques sur le thème de l’Odyssée.
Composée au 9e ou 8e siècle avant Jésus-Christ, l’oeuvre d’Homère raconte des événements qui ont pour contexte la guerre de Troie, au 13e siècle. Parallèlement, les premiers livres de la Bible ont commencé à être composés au 9e ou 8e siècle et racontent des faits dont certains sont situés vers le 13e siècle avant JC.
Dans les deux cultures, il semble que le texte soit témoin d’un phénomène qui a concerné tout le monde méditerranéen : un effondrement de la civilisation aux 13e – 12e siècles. En raison d’une combinaison de facteurs, de grands royaumes ont disparu (dont celui de Troie vers 1180), leurs palais ayant été abandonnés ou détruits1. De cette période troublée est né l’âge du fer, avec des peuples familiers aux lecteurs de la Bible : les ancêtres des Juifs, les Phéniciens, les Araméens et les Philistins. En écho, dans l’Odyssée, bien qu’Ulysse finisse par rentrer chez lui et rétablisse l’ordre à Ithaque, les familles puissantes se disputent le pouvoir et la violence est omniprésente. On constate que l’ancien monde a disparu.
Le titre « Iliade » dérive d’Ilion, l’autre nom de la ville de Troie. La guerre de Troie est l’épisode le plus célèbre de la mythologie antique et le principal mythe fondateur de l’identité grecque. Mais ce conflit est le contexte de l’Iliade, plutôt que son sujet, qui est l’histoire de la colère du héros Achille, avec ses conséquences dramatiques. La guerre fait suite à l’enlèvement d’Hélène, femme du roi grec Ménélas, par Pâris, fils de Priam roi de Troie. Cela provoque le voyage de Ménélas et de Nestor, qui parcourent la Grèce pour rallier les troupes. Ménélas va trouver à Ithaque Ulysse, qui tente de se défiler, avant de se rallier à l’expédition.
Par rapport à la Grèce, Troie se situe à l’opposé de la mer Égée, du côté oriental, dans le nord-ouest de la Turquie actuelle, une région qu’évangélisera St Paul. Les Actes des apôtres le situent en effet à deux reprises à « Troas ». Les ruines de cette ville (aujourd’hui Hisarlik) ont été découvertes au 19e siècle par les archéologues.
Une forme de concurrence
Chateaubriand, dans Le Génie du christianisme, affirme que « les passages les plus fameux, les traits les plus connus et les plus admirés dans Homère, se retrouvent presque mot pour mot dans la Bible ». C’est très exagéré, mais cela souligne une certaine parenté stylistique et narrative.
Il y a cependant des différences marquées :
Dans l’Iliade, l’intrigue est concentrée sur un temps limité : elle ne couvre qu’une cinquantaine de jours d’un conflit de dix ans, l’essentiel du récit se déroulant sur cinq, voire trois journées.
Dans l’Odyssée, on suit le long retour chez lui du héros Ulysse (nommé « Odysseus » en grec). Après la guerre de Troie, il met dix ans à revenir dans son île d’Ithaque, pour y retrouver son épouse Pénélope et son fils Télémaque. Au cours de son voyage en mer, rendu périlleux par le courroux du dieu Poséidon, Ulysse rencontre de nombreux personnages mythologiques. Il s’agit d’une quête du salut, par un héros qui refuse les mirages de l’immortalité proposée par Calypso. L’épopée contient aussi des épisodes qui complètent le récit de la guerre de Troie, par exemple la construction du fameux cheval et la chute de la ville, qui ne sont pas évoquées dans l’Iliade.
En comparaison, le corpus biblique est infiniment plus vaste et varié. La Bible comprend des genres littéraires très différents et compose une fresque qui va de la création du monde à sa fin.
Dans l’Antiquité, des auteurs chrétiens et juifs ont tenté de montrer que Moïse (à qui on attribuait la rédaction de la Torah – le Pentateuque) était plus ancien qu’Homère, et donc que la Bible avait pu inspirer les poètes grecs. Cette « lutte » entre Moïse et Homère s’explique par la volonté de défendre l’antériorité et l’originalité de la révélation biblique, face à l’hégémonie de la culture grecque.
Dans le monde juif, le premier à faire un parallèle entre Homère et Moïse est Aristobule, philosophe du 2e siècle avant JC. Il cherche à démontrer que Homère et Hésiode se sont inspirés de Moïse. Puis cette conviction est reprise largement chez les tout premiers Pères de l’Église. Au 2e siècle après JC, Tatien soutient cette idée que la religion juive est plus ancienne que l’hellénisme païen, qui n’a fait que la singer. On retrouve cela chez St Justin. Un peu plus tard, Origène affirme de même, contre le païen Celse, que « Moïse est plus ancien qu’Homère ». Le but est de convaincre qu’il faut se détourner des « ruisseaux » grecs pour remonter à la « source » juive.
Des parallèles intrigants
Par le thème du long voyage, la figure d’Ulysse fait penser à Abraham et à Moïse. La grande différence est qu’Ulysse rentre à son point de départ. Alors qu’un chrétien sait que sa destination n’est pas terrestre : c’est la maison du Père. On note d’ailleurs que Moïse n’entre pas dans la Terre promise, comme s’il ne devait pas avoir de destination finale en ce monde.
Le parcours d’Ulysse, semé de tentations, est une image de la vie. De même, Moïse doit affronter la faim, la soif, le veau d’or, la mutinerie… En quelque sorte, la Méditerranée est pour les Grecs ce que le désert est pour les Hébreux. Dans ce contexte, un thème majeur pour l’Odyssée est l’« hypomonè » : la patience, la persévérance. C’est aussi un thème majeur de l’Exode et de la vie chrétienne.
Ulysse exerce une vengeance violente à son retour à Ithaque, à l’encontre des prétendants de sa femme. De même Moïse, à son retour de la montagne, va employer les lévites pour massacrer 3000 adorateurs du veau d’or (Ex 32, 27-29). Dans les deux cas, il est question de fidélité à l’alliance.
Si les personnages d’Homère (dieux et héros) sont souvent très typés, ils peuvent montrer parfois une certaine ambiguïté. C’est le cas pour Ulysse, qui n’est pas parfait, mais rusé et parfois fourbe. De même dans la Bible, où Moïse évolue beaucoup et commet une faute : il frappe deux fois le rocher pour faire jaillir l’eau, au lieu de lui parler (Nb 20, 1-13). Et on sait que la ruse n’est pas absente de la Bible : Abraham fait passer sa femme Sara pour sa sœur, Jacob se fait passer pour son frère Esaü, David envoie cyniquement Urie au combat en première ligne pour lui prendre sa femme…
On a aussi beaucoup comparé Ulysse et Job : Job est parfois vu comme un « Ulysse spirituel », dont le voyage n’est pas géographique mais intérieur. Ils font preuve tous les deux de patience face à une souffrance injuste.
Ulysse souffre non par faute personnelle, mais par la colère divine (la vindicte de Poséidon) et le destin. Job souffre sans raison apparente, ce qui pourrait l’inciter à remettre en question la justice divine. Dans les deux cas, la souffrance fait méditer sur la condition humaine et la relation avec le divin.
Ulysse affronte des forces supérieures (dieux, monstres, enchantements) qu’il ne maîtrise pas entièrement. Job affronte le mystère de la souffrance et le silence de Dieu, jusqu’à la réponse divine (la voix dans la tempête en Jb 38-41).
L’amitié est éprouvée : Ulysse perd ses amis, alors que les amis de Job, reflets de la sagesse orientale, lui sont préjudiciables.
Mais à la fin, la persévérance paie : Ulysse retrouve Ithaque, Pénélope, Télémaque, et rétablit son autorité. Et Job retrouve santé, famille, et prospérité accrue, après avoir été justifié par Dieu.
Sans prétendre à l’exhaustivité, on peut remarquer d’autres ressemblances entre la mythologie grecque et la Bible :
- la nymphe Calypso fait penser au serpent tentateur : elle veut s’allier Ulysse et lui propose l’immortalité. Les Pères de l’Église ont aussi souligné la ressemblance entre Pandore et Eve : dans le mythe conté par Hésiode (vers 700 avant JC), Pandore est la première femme. L’ouverture de la fameuse boîte malgré l’interdiction par Zeus symbolise une curiosité aux conséquences désastreuses pour toute l’humanité, ce qui n’est pas sans rappeler celle d’Eve, la première femme selon la Bible. Eve n’aurait pas dû manger le fruit, comme Pandore n’aurait pas dû ouvrir la boîte. Dans le fond, les différences sont importantes, mais on constate une ressemblance dans le motif narratif.
- le serpent d’airain façonné par Moïse (Nb 21) a été interprété comme une préfiguration de la croix, instrument du salut (voir Jn 3, 14‑15). Par sa forme, il fait penser au bâton d’Esculape, le dieu‑médecin conférant la santé.
- Hercule et Samson : les deux sont associés à une force surhumaine et à des exploits spectaculaires. Ils combattent un lion. Mais Samson (Jg 16-19) n’est pas un « Hercule biblique » : il est faible et fort à la fois, et sa puissance dépend de Dieu (alors qu’Hercule est un demi-dieu). Son histoire s’achève avec la manifestation tragique de sa vulnérabilité, ce qui le différencie de l’héroïsme grec classique.
- le sacrifice d’Iphigénie par son père Agamemnon (cela n’apparaît pas chez Homère mais plus tard, spécialement dans l’oeuvre d’Euripide) semble trouver un écho dans le sacrifice de sa fille par Jephté (Jg 11). Il s’agit, dans les deux cas, d’un vœu du père qui conduit à la perte de sa fille.
Peut-on même imaginer un parallèle entre Ulysse et Jésus ? Comme Ulysse, Jésus subit la tentation (au désert, puis à l’agonie) et comme lui il revient là d’où il est parti (au sein de la Trinité). Mais il le dépasse infiniment : Ulysse n’est qu’un homme, il ne sauve que lui-même et se montre sans pitié pour ses ennemis. Entre eux, il n’y a pas de proportion. Cependant Pénélope peut être vue comme une figure de l’Église : vigilante et fidèle, elle attend patiemment le retour de son époux, le Christ.
Une référence indéniable
Avec les conquêtes d’Alexandre le Grand au 4e siècle avant JC, l’hellénisme s’est répandu dans tout l’Orient, ce à quoi ne pouvait échapper le monde juif. A la bibliothèque d’Alexandrie, mais aussi en Terre sainte et dans tout le bassin méditerranéen, les intellectuels – païens, juifs ou chrétiens – furent influencés par l’inévitable rencontre de cultures certes distinctes, mais également soucieuses de répondre aux grandes questions de l’âme humaine. Il est indéniable que la rencontre de la pensée grecque stimula dans le monde juif et chrétien une réflexion renouvelée, qui ne se contenta pas de copier des récits célèbres, mais s’en inspira parfois, pour transmettre son propre message à un monde païen intellectuellement exigeant.
Entre Homère et la Bible, les thèmes se rejoignent souvent, car ce sont ceux de la condition humaine, mais leur signification théologique et morale demeure profondément divergente. Outre les personnages et les épisodes déjà évoqués, on peut citer comme points communs la piété filiale, la fidélité à la parole donnée, l’importance des rites, l’âpreté de la vie. On sait aussi que les vertus cardinales (tempérance, prudence, justice et force), louées en Sg 8, 7, se trouvent déjà chez Platon2. Cela n’empêche pas que les différences sont patentes. Notons spécialement que pour Homère les divinités sont capricieuses et belliqueuses, parfois maléfiques.
Repenser le mythe
On redécouvre aujourd’hui le sens et la valeur des mythes : ce ne sont pas des contes pour enfants ou des fables totalement dénuées d’historicité. Le mythe est une réflexion profonde sur les origines, souvent basée sur un fond historique. Comme a pu l’écrire Victor Hugo : « l’épopée est de l’histoire écoutée à la porte de la légende »3.
Ainsi, si on a pu penser que la guerre de Troie n’avait jamais eu lieu, l’archéologie a découvert cette ville et montré la plausibilité de la trame de l’Iliade. Selon Thierry Camous, l’historien doit « se garder d’une faute majeure : considérer que le merveilleux, les intentions politiques et idéologiques sous-jacentes des auteurs de la légende – magnifier les origines ou l’histoire d’un peuple, d’un héros, d’une lignée, d’une famille – interdisent toute approche historienne d’une légende. Car ce serait alors se méprendre sur les intentions de la légende : produire de l’histoire. Certes, une histoire qui n’est jamais – est-ce d’ailleurs le cas de notre histoire « savante » ? – objective, et qui est enrobée d’une gangue de merveilleux et d’intentions sous-jacentes »4.
Dans une certaine mesure, cela vaut même pour la Bible : il est trop simpliste de balayer de la main comme légendaires le livre de la Genèse ou la conquête de la Terre promise. Certes, ces textes ne proposent pas de l’histoire à la façon dont elle est présentée de nos jours, mais cela ne signifie pas que tout y est faux ou fantaisiste.
Le terme mythe vient du grec muthos, qui signifie parole, récit, intrigue. Le mythe sollicite l’intelligence car il requiert une interprétation. De cette manière, la mythologie nous transmet des réflexions sur les origines de l’humanité, avec des images et des symboles qui éclairent la condition humaine. Elle décrit des événements fondateurs, situés non pas dans l’histoire mais avant l’histoire, pour légitimer des pratiques cultuelles et des comportements moraux.
Ici se remarque toutefois une différence majeure entre la mythologie antique et le récit biblique : ce dernier connaît les mythes païens, mais les transforme en profondeur.
Relevons spécialement dans la Bible :
- la situation au début de l’Histoire humaine, et non pas avant. Le mythe est anhistorique, mais le récit biblique se situe dans l’Histoire (création progressive en « sept jours », généalogies…).
- le caractère de Révélation divine, et non pas seulement de sagesse humaine.
- la sobriété très nette en regard de l’imaginaire mythologique, souvent absurde.
- le monothéisme (alors que les civilisations antiques divinisent les forces de la nature et voient généralement les dieux se battre entre eux, sans logique rationnelle).
- le rejet du dualisme (un dieu mauvais qui s’opposerait à un dieu bon). C’est l’homme et non pas un dieu qui est responsable du mal.
- le caractère foncièrement bon en soi de la Création.
- le fait qu’elle est distincte des dieux et qu’elle n’est pas éternelle (le divin et l’humain sont nettement séparés).
- l’affirmation que les astres ne sont pas des dieux (le soleil, Râ, était le grand dieu des Égyptiens et la lune, Astarté, était la déesse cananéenne, mais la Genèse ne les considère que comme des « luminaires ». Les sept planètes connues étaient des divinités pour les Babyloniens : dans tout l’Orient, la théologie était mêlée d’astrologie).
- l’absence de dieux s’unissant charnellement aux hommes (théogonie) ou animés des passions humaines les plus triviales. Dans la mythologie, ce n’est pas l’homme qui est à l’image de Dieu, mais plutôt les dieux qui sont à l’image des hommes.
Ainsi, au-delà de scènes grandioses (« homériques ») et d’indéniables ressemblances, l’oeuvre d’Homère reste inférieure au récit biblique. On la lit encore avec admiration, elle inspire le cinéma et la culture, mais elle n’est pas la voie du salut. Elle mène à Ithaque, alors que la Bible nous emmène au Ciel.
- Voir à ce sujet le livre d’Eric Cline, 1177 avant JC : le jour où la civilisation s’est effondrée, Paris, La Découverte, 2016. ↩︎
- Platon, République, 427e. ↩︎
- Victor Hugo, La Légende des siècles, coll. La Pléiade, Paris, Gallimard, 1950, p. 5. ↩︎
- Thierry Camous, Ce que la légende nous apprend sur l’Histoire, Paris, Les Belles Lettres, 2025, p. 15. ↩︎
