Après avoir retracé la vie de saint Augustin, dont la biographie est inséparable du cheminement spirituel et de la pensée, nous abordons plusieurs des principaux thèmes dans lesquels ses apports sont particulièrement novateurs et fondateurs, en nous appuyant toujours sur Augustin avec nous, l’ouvrage écrit par les RR.PP. Emmanuel-Marie et Michel, de l’abbaye de Lagrasse avec Nicolas Diat.
Saisi par le Christ
Il est impossible de s’essayer à une présentation de la pensée et de l’itinéraire intellectuel et spirituel de saint Augustin sans commencer par celui qui l’a profondément saisi et transformé : le Christ. Dans sa conversion, il est happé par le mystère du Christ, qui devient la charnière de sa vie, de sa prédication, de sa pensée… Toute sagesse doit aller vers lui et s’unifier en lui : d’après les auteurs de l’ouvrage, dans la conception de saint Augustin, la philosophie s’achève dans la théologie, qui culmine elle-même dans la vie spirituelle.
Le mystère d’un Dieu se fait homme, qui s’abaisse par humilité et compassion heurte de plein fouet sa forme d’esprit antique : ce choc culturel et spirituel le transforme et devient la structure de sa vie et de son ministère. Dans ses semons de Noël, il montre comment – à rebours de la logique du paganisme – Dieu manifeste une plus grande puissance en descendant jusqu’à nous : en assumant notre mortalité, le Seigneur nous ouvre l’accès à l’immortalité. Pour saint Augustin, la découverte d’un Dieu humble ouvre à la miséricorde, dont le modèle en Dieu est comme une conciliation des inconciliables, un excès qui dévoile la toute-puissance, une beauté qui dépasse l’harmonie platonicienne.
Saint Augustin remarque encore que le Seigneur, « Celui qui est » du buisson ardent, se présente aussi aux Patriarches comme le « Dieu d’Abraham, d’Isaac et de Jacob », leur Dieu, qui se lie à leur histoire, à leurs visages. Il y voit encore une manifestation de la miséricorde, un signe de l’amour personnel que Dieu nous porte.
L’Incarnation est pour lui la Révélation en pleine lumière de ce visage de Dieu : le Christ offre à Dieu le seul sacrifice pleinement efficace et agréable, dans lequel il révèle sa vraie beauté. Pour saint Augustin, toute son existence terrestre est tournée vers cet horizon : dès la crèche, tout en Jésus est orienté vers la Croix, chaque acte, pensée ou parole est cause de salut. En lui seul se réalise l’unité qu’il recherche partout : unité de l’homme, du cosmos, de la cité, de l’assemblée des saints.
La rédemption dans le Christ est un passage dans la vie divine par la grâce, la participation à sa vie. Il est devenu le signe de notre régénération, permettant à l’humanité de remonter jusqu’à la divinité.
Dieu s’est fait homme pour faire de nous des dieux[1]Sermon 128..
La chair du Christ est le sacrement qui nous conduit jusqu’à l’éternité divine[2]Homélies sur Saint Jean..
Saint Augustin a appris l’intériorité auprès d’Ambroise : il appelle à revenir au coeur pour y rencontrer cet Autre qui y réside. Le seul véritable maître est intérieur, nulle part ailleurs nous ne trouverons la vérité.
Au service du troupeau
Saint Augustin conçoit son pouvoir épiscopal comme un service d’amour, pour un troupeau qui est celui de Dieu. Dans son ministère encore, il désire unifier l’amour du Christ, de l’âme et de l’Eglise, pour contribuer à former le Christ total, qui ramène l’humanité vers son Père. Le Christ n’existe pas séparé de l’Eglise : servir l’Eglise, c’est donc servir le Christ.
Il comprend l’Eglise en continuité directe du mystère trinitaire : l’amour mutuel des Chrétiens reflète donc quelque chose de la Trinité, car l’Esprit est présent entre eux. L’Eglise devient ainsi une révélation de l’amour de Dieu, un lieu où l’on peut en faire l’expérience.
Il reprend aussi à saint Paul l’image de l’Eglise comme corps, dont l’Esprit-saint est l’âme, mais aussi celle de l’Eglise comme épouse, révélant la tension d’amour qui l’oriente vers le Christ, son besoin de purification, sa beauté à parfaire. Il voit en Marie une autre image (vivante) de l’Eglise : mère, vierge, servante, elle donne naissance au Christ dans ses membres et coopère à leur salut.
En revanche, on ne peut aimer le Christ en rejetant son corps : son amour de l’Eglise est chevillé au coeur. Toute rupture de l’unité l’affecte comme une blessure faite au Christ lui-même : lui qui aspire en tout à l’unité souffre en particulier face au schisme donatiste. Pour lui, les vrais ennemis de l’Eglise sont les chrétiens qui déchirent le corps du Seigneur par leur division : l’Eglise est imparfaite, difforme certes, composée de pécheurs mais doit connaître une purification pour être divinisée. Elle est un chantier, un temple en construction, une épouse qui se prépare pour l’époux. Il affirme sans ambiguïté la primauté de Pierre, qui personnifie l’universalité et l’unité de l’Eglise. En pratique, saint Augustin n’hésite pas à faire appel à Rome pour trancher certaines questions.
Le culte et la parole
Au quotidien, rappelons-le, Augustin est évêque : son ministère est donc celui du culte (liturgique) et de la Parole (l’Écriture sainte et son explication dans la prédication). La liturgie, qui unit les fidèles en une louange unique (il est très ému par le chant ambrosien entendu à Milan) est le lieu où s’accomplit ce qu’est l’Eglise : elle appelle au « chant intérieur » de la louange du coeur. La célébration de l’eucharistie renouvelle le mystère du Christ lui-même, donné, agissant, offert. Elle manifeste aussi l’unité de l’Eglise, qui grandit par la charité. Déjà à son époque, saint Augustin est un promoteur de la communion quotidienne.
Façonné dans sa formation par la culture romaine, fasciné par le verbe de Cicéron, Augustin avait eu un choc brutal en ouvrant la Bible, qui lui avait semblé trop simple. Il n’en avait pas alors pénétré la profondeur, et admettra qu’il lui manquait alors deux conditions indispensables : la foi et l’humilité. Il parle de la « porte basse » de l’Ecriture, à travers une rhétorique divine qui se révèle en priorité à une humanité pauvre.
Si tu ne crois pas, tu ne comprendras pas[3]Sermon 43..
Il accepte donc de se refaire « catéchumène de la parole », et son dialogue quotidien avec l’Ecriture devient la joie essentielle de sa vie : il boit la parole dans sa méditation nocturne, écrivent les auteurs, pour la proclamer le matin à son peuple.
Il comprend ainsi et enseigne que Dieu se révèle par des signes, en lesquels le Verbe nous le fait connaître, mais qu’il ne faut pas s’arrêter au signe (pas plus qu’au doigt qui montre la lune), mais chercher à comprendre. Comme dans le mystère de l’Incarnation, Dieu a utilisé une langue mortelle pour produire des sons mortels, qui nous font connaître le Verbe immortel.
Dans ses grands commentaires sur les psaumes, saint Augustin se demande souvent qui parle : en réalité c’est le Christ (comme Christ-tête parfois, comme Christ-corps souvent…) ; le Christ total, c’est à dire l’Eglise, dont la prière liturgique est bien celle du Christ total.
Il comprend ainsi que tout dans l’Ecriture est centré sur le Christ : l’Ecriture est le lieu où l’époux parle à l’épouse. Il se révèle dans le sens littéral, mais aussi dans le sens spirituel, qu’Augustin apprend à reconnaître à l’école de saint Ambroise, qui lit allégoriquement, typologiquement les passages où se révèle la figure cachée de Jésus. La Bible devient ainsi un véritable continent à explorer.
Novum in Vetere latet, Vetus in Novo patet [4]Le Nouveau Testament est caché dans l’Ancien, et l’Ancien se révèle dans le Nouveau. (Questions sur l’Heptateuque, II, I.).
Rejetant le manichéisme (qui fait de l’Ancien Testament l’œuvre d’un « dieu » mauvais), Augustin montre comment il est inspiré en tant que préparation du Christ, révélation progressive du Dieu unique, donnant au Nouveau une profondeur nouvelle.
Saint Augustin insiste encore sur la présence du Seigneur dans sa parole : lorsque le diacre proclame l’évangile dans la liturgie, dit-il, c’est le Christ qui parle avec autorité, c’est pourquoi on se tient debout. Dans la première partie de la messe, il « rompt » le pain de la parole pour le partager, avant de rompre le pain eucharistique.
Ayant expérimenté en lui-même la puissance de la parole divine et la douce bienfaisance du maître intérieur, il abandonne la brillance rhétorique du langage cicéronien, qui lui semble désormais vide s’il ne conduit pas à la vérité, pour la simplicité de la rhétorique divine. Son art est désormais de rejoindre les intelligences simples : la parole n’est plus pour elle-même, mais pour conduire au Verbe.
La liberté et la grâce
Mal compris, travesti même par un augustinisme allant jusqu’au jansénisme, Augustin a pu être accusé d’avoir méprisé le corps et nié la liberté humaine. Rien n’est moins vrai.
Ancien manichéen, Augustin considère le corps et la matière comme une réalité bonne. Mais il est lucide sur le péché originel, blessure de la liberté et rupture de l’harmonie du corps et de l’âme. De ce drame naissent deux mouvements : la nostalgie de l’unité perdue, et l’espérance, qui ouvre à la miséricorde.
Bien sûr, fortifié par son expérience de conversion, Augustin connaît la fragilité de l’homme et demeure prudent devant la chair, mais sa prudence n’est pas un mépris. Ainsi cette lucidité sur le péché originel et sur les séquelles qui en demeurent (la concupiscence) ne peut être séparée de sa confiance dans la puissance de la miséricorde.
Être de désir, saint Augustin est en effet pris dans cette tension vitale vers la beauté et la vérité : sa conversion va purifier son désir et l’orienter vers Dieu, en qui seul il peut être comblé.
Notre coeur est sans repos, tant qu’il ne repose en toi[5]Confessions, I..
Il aime à répéter que son « amour est [s]on poids » : ce n’est pas la contrainte ou la peur qui font le dynamisme de l’âme, mais le désir, l’amour, qui est une gravitation spirituelle. L’homme n’est pleinement homme qu’en suivant le désir qui le porte en sa véritable demeure : en Dieu.
Il y a donc un grave malentendu à présenter Augustin comme méprisant la liberté au profit de la grâce : la liberté humaine n’est jamais plus réelle que lorsqu’elle est attirée par la grâce, dans une âme qui s’identifie avec le poids profond de son amour. Mais cette liberté demeure blessée, marquée par l’esclavage du péché.
Pour lui, les affections de l’âme ne sont pas mauvaises (comme chez les Stoïciens) mais nous font avancer dans la mesure où elles sont mobilisées par l’amour. Bien orientées, elles nourrissent des vertus et peuvent être transfigurées par la charité. La vertu n’est donc pas l’absence de passion mais leur ordination par l’amour.
Aime, et fais ce que veux[6]Sermon sur la Première Épître de Jean..
Ayant connu cette lutte intérieure, ayant beaucoup souffert de sa propre dispersion, Augustin voit dans sa conversion un passage à l’unité, par le travail de la charité. Pour lui, la charité rassemble les pièces éparses de notre vie morale et les oriente vers Dieu en les unifiant.
Allant plus loin, saint Augustin affirme que recevoir notre être de Dieu par la grâce nous constitue comme personne libre. Dans un monde antique où l’homme n’est pas considéré à part de la cité dont il est membre, Augustin déplace le curseur et illumine la dignité de la personne.
La prière
Saint Augustin est un homme de prière, qui n’hésite jamais à s’en faire l’apôtre (on lira en particulier la courte et magnifique Lettre à Proba). Ses oeuvres sont même parsemées de prières, qui expriment et font connaître sa vie intérieure. Ayant d’abord exploré la voie platonicienne du retour vers soi-même, il découvre que ce mouvement est vain s’il ne se prolonge pas au-dessus de soi. La prière est pour lui cette « Pâque » de l’âme qui monte vers le coeur à coeur avec Dieu Trinité.
Il distingue trois temps de la prière, dans l’éternité et ici-bas : contempler, désirer et louer. Le Notre-Père est pour lui la matrice de toute prière, celle qui les résume toutes. La prière est une conversation avec Dieu, à mesure que notre âme s’approche du Verbe. Elle s’unifie et se rassemble dans le silence, comme un avant-goût de l’éternité.
Un homme pour son temps… et notre temps
S’exprimant à la Sorbonne en 1999, le cardinal Ratzinger montrait que dans le monde antique, la religion ne se posait pas réellement la question de la vérité et du sens de l’existence – il s’agissait plutôt d’une question civique – et il revenait à la philosophie de chercher la vérité et la sagesse. Or le christianisme – en saint Augustin en particulier – rejoint les deux, pose comme question centrale celle du vrai Dieu. Il a fait dans sa propre existence l’expérience que la philosophie ne suffit pas à combler le coeur si elle s’arrête au concept : elle doit conduire à chercher une personne, un nom, un amour. Lui, le chercheur de beauté et de lumière, a découvert la puissance de révélation de Dieu, la seule vraie lumière, l’être plein et immuable, qui a pris une chair et un regard humain.
Son intuition, providentielle à son époque mais aussi très actuelle, est que l’on ne peut opposer foi et intelligence, qui sont deux forces complémentaires pour nous conduire à la connaissance.
Je crois pour comprendre, et je comprends pour mieux croire[7]Sermon 43..
À une époque où l’on impose plus que jamais une séparation brutale entre la religion et la raison, où l’on méprise toute vérité autre que celle des sciences expérimentales, l’héritage de saint Augustin est une richesse méconnue mais indispensable de notre culture et de notre héritage chrétien. Et cette pensée est inséparable de l’itinéraire de cet homme, dont Benoît XVI disait qu’il avait voulu devenir – de rhéteur et savant qu’il était – le plus ordinaire parmi les hommes, le serviteur de tous et de Dieu, et qu’ainsi, il est devenu saint.