Pendant longtemps, la question « qu’est-ce que l’homme ? » a semblé aller de soi. Les progrès de la science paraissaient devoir expliquer toujours davantage son comportement, ses émotions, ses décisions et même sa conscience. À mesure que nos connaissances augmentaient, beaucoup ont pu croire que le mystère de l’homme reculait peu à peu…
Or, il se produit aujourd’hui un phénomène inattendu : à mesure que la technique progresse, la question de l’homme revient avec une force nouvelle. L’intelligence artificielle, le transhumanisme, les interfaces cerveau-machine ou encore certaines œuvres de science-fiction nous obligent à nous demander ce qui fait qu’un homme demeure un homme. Plus nos machines deviennent sophistiquées, plus cette interrogation paraît difficile à éviter.
Car la technique ne transforme pas seulement le monde qui nous entoure ; elle transforme aussi notre manière de nous comprendre nous-mêmes. La technique ne résout pas la question de l’homme ; elle la rend inévitable. Ce n’est pas malgré le progrès technique que la question de l’homme revient. C’est à cause de lui. Si cette question revient aujourd’hui avec tant d’insistance, c’est peut-être parce qu’aucune civilisation ne peut durablement s’en dispenser. Peut-être avons-nous simplement oublié comment la poser. Encore faut-il comprendre pourquoi cette question nous paraît aujourd’hui si difficile.
L’oubli de l’homme et l’oubli de sa vocation semblent avoir une origine commune : nous avons progressivement cessé de nous demander non seulement ce qu’est l’homme, mais aussi pourquoi il existe.
Une question qui paraissait autrefois évidente
Il n’est pas certain que nos ancêtres aient été plus intelligents que nous. Mais ils disposaient peut-être d’une chose que nous avons progressivement perdue : une certaine évidence sur le monde et sur eux-mêmes.
Pour Aristote puis pour saint Thomas d’Aquin, le réel n’est pas un amas de phénomènes dépourvus de signification. Les choses possèdent une nature (qui les définit) et cette nature est intelligible, elle peut être connue par l’esprit. Et connaître une chose ne consiste donc pas seulement à comprendre comment elle fonctionne, mais aussi ce qu’elle est et vers quoi elle tend.
Cette manière de penser s’applique naturellement à l’homme. L’être humain n’est pas seulement un organisme complexe ou un assemblage de facultés biologiques ; il possède lui aussi une nature, et cette nature oriente son accomplissement. Dès lors, la question « qu’est-ce que l’homme ? » ne peut être séparée d’une autre interrogation : « en vue de quoi existe-t-il ? »
Pour le chrétien, cette intuition trouve son accomplissement dans la Révélation. L’homme n’existe pas par hasard : il est voulu, créé et appelé. Sa vie ne prend pleinement son sens qu’à la lumière de cette vocation. C’est pourquoi, pendant longtemps, les questions de nature et de finalité allaient de pair. Savoir ce qu’est l’homme et savoir à quoi il est destiné étaient deux aspects d’une même recherche. C’est précisément cette unité qui semble aujourd’hui s’être progressivement fissurée.
Quand la question devient difficile
Cette manière de regarder le monde nous paraît aujourd’hui moins naturelle qu’elle ne l’était autrefois. Non pas parce que la question de l’homme aurait disparu, mais parce que quelque chose s’est progressivement déplacé dans notre manière de penser.
Pendant des siècles, la philosophie s’est principalement interrogée sur l’être des choses. La question fondamentale était simple : qu’est-ce que cette chose que j’ai devant moi ? Qu’est-ce qu’un chêne ? Qu’est-ce qu’un homme ? Qu’est-ce que la justice ? L’intelligence était alors conçue comme une faculté capable de découvrir progressivement le réel et son sens.
À partir de l’époque moderne, une autre interrogation prend peu à peu le dessus. Avant même de chercher à comprendre le monde, les philosophes commencent à s’interroger sur la possibilité même de le connaître. Descartes doute de ses sens. Hume remet en cause notre capacité à atteindre les essences (ce que les choses sont vraiment). Kant affirme que nous ne connaissons jamais les réalités telles qu’elles sont en elles-mêmes, mais seulement telles qu’elles apparaissent à travers les catégories de notre esprit.
Aucun de ces penseurs ne cherchait évidemment à nier l’homme ou à préparer les débats contemporains sur le transhumanisme. Pourtant, une conséquence inattendue apparaît progressivement. L’attention se porte de moins en moins sur ce que les choses sont et de plus en plus sur la manière dont nous les connaissons. La question de l’être ne disparaît pas, mais elle cesse peu à peu d’occuper la première place.
Ce déplacement peut paraît discret. Il est pourtant considérable. Car si nous ne pouvons plus atteindre facilement la nature des choses, comment pourrions-nous encore parler avec certitude de la nature humaine ? Et si nous ne savons plus ce qu’est l’homme, comment pourrions-nous savoir ce qui contribue réellement à son accomplissement ?
La question de l’homme ne disparaît donc pas ; elle devient simplement plus difficile. Nous continuons à étudier son cerveau, son comportement, son patrimoine génétique ou ses mécanismes psychologiques. Mais nous peinons davantage à répondre à une interrogation qui paraissait autrefois presque évidente : qu’est-ce qu’un homme ?
Lorsqu’une question devient trop difficile, il arrive souvent qu’une civilisation cesse de l’affronter directement. Peut-être est-ce précisément ce qui s’est produit. Nous avons continué à parler de l’homme, mais nous avons peu à peu oublié de nous demander ce qu’il est et, plus profondément encore, pourquoi il existe.
Entre l’animal et la machine
Si la question de l’homme est devenue plus difficile, elle n’a jamais pour autant disparu. L’homme est un être singulier qui, contrairement aux autres vivants, ne se contente pas d’exister : il s’interroge sur lui-même et cherche à comprendre ce qu’il est, d’où il vient et où il va. C’est sans doute pour cette raison que les grandes questions anthropologiques finissent toujours par revenir. Une civilisation peut oublier certaines réponses mais elle ne peut jamais faire disparaître complètement les questions.
Lorsque les réponses traditionnelles s’effacent, il est naturel que d’autres tentatives apparaissent. L’animalisme et le transhumanisme peuvent ainsi être compris comme deux réponses contemporaines à une même interrogation : qu’est-ce qu’un homme ?
L’animalisme répond en soulignant ce qui nous rapproche des autres êtres vivants. Les découvertes de la biologie, de l’éthologie ou des neurosciences mettent en évidence de nombreuses continuités entre l’homme et l’animal. Il rappelle ainsi une vérité souvent négligée : l’homme appartient lui aussi au monde vivant. Mais cette continuité ne suffit pas à rendre compte de tout ce qui caractérise la personne humaine.
Le transhumanisme part d’une intuition différente, mais tout aussi réelle. L’homme éprouve depuis toujours une forme d’insatisfaction face à ses limites. Il désire connaître davantage, vivre plus longtemps, souffrir moins, repousser les frontières qui lui sont imposées. Le transhumanisme prend au sérieux cette aspiration au dépassement mais cherche à y répondre par la technique.
Ces deux courants reposent donc sur une part de vérité. L’homme est effectivement un vivant parmi les vivants, mais il est également un être qui aspire à se dépasser. C’est précisément ici que surgit la difficulté.
L’animalisme tend parfois à réduire l’homme à ce qu’il a de commun avec les autres espèces, tandis que le transhumanisme tend à le définir par ce qu’il pourrait devenir demain. L’un regarde principalement son origine biologique, l’autre son avenir technologique.
Dans les deux cas, la question de sa finalité risque de disparaître. Or connaître ce qui précède une chose ou ce qu’elle pourrait devenir ne suffit pas à comprendre ce qu’elle est. On peut connaître l’origine d’un homme sans connaître sa vocation, comme on peut imaginer son avenir sans comprendre sa nature.
Ainsi, malgré leur opposition apparente, l’animalisme et le transhumanisme révèlent peut-être une même difficulté contemporaine : nous continuons à chercher ce qu’est l’homme, mais nous peinons de plus en plus à penser le sens de son existence. Et lorsque cette question demeure sans réponse, il n’est pas surprenant qu’elle revienne sans cesse sous d’autres formes, dans les débats publics comme dans notre imaginaire collectif.
Le retour de la question oubliée
Le retour de cette question ne s’observe pas seulement dans les débats contemporains. Il traverse aussi notre imaginaire. Certaines œuvres de science-fiction mettent en scène, parfois avec une remarquable profondeur, des interrogations que la philosophie se posait déjà il y a plus de deux mille ans.
Une ancienne expérience de pensée grecque permet d’en prendre la mesure : imaginons le bateau de Thésée. Au fil des années, les planches du navire s’abîment et doivent être remplacées. Une première, puis une deuxième, puis une troisième. Les réparations se poursuivent jusqu’au jour où plus aucune pièce d’origine ne subsiste.
Le navire est-il encore le bateau de Thésée ?
Pour Aristote, la réponse n’est pas particulièrement mystérieuse. L’identité d’une chose ne dépend pas seulement de la matière qui la compose, mais aussi de ce qui lui donne son unité. Ce n’est pas la simple addition de ses composants qui fait une chose. Mais le paradoxe devient beaucoup plus troublant lorsqu’il est appliqué à l’homme. Remplaçons une hanche. Puis un cœur. Puis un œil. Puis un bras. Puis certaines fonctions cognitives. Puis la mémoire elle-même.
À quel moment cessons-nous de parler d’un homme ?
La philosophie classique répondait en distinguant la matière de ce qui donne son unité à un être. Pourtant, notre époque se trouve confrontée à cette question sous des formes nouvelles. Les progrès des prothèses, des implants ou des interfaces cerveau-machine nous obligent progressivement à réfléchir à ce qui constitue l’identité humaine.
Certaines œuvres de science-fiction ont exploré cette interrogation avec une remarquable profondeur. C’est notamment le cas de Ghost in the Shell (film d’animation japonais de 1995). Le personnage principal, le major Motoko Kusanagi, est une femme qui possède un corps presque entièrement artificiel. Comme le bateau de Thésée, toutes les « planches » semblent avoir été remplacées. Pourtant, la question qui traverse l’œuvre n’est pas d’abord celle de la technologie, mais celle de l’identité. Que reste-t-il d’une personne lorsque son corps est progressivement remplacé ? Qu’est-ce qui fait qu’elle demeure elle-même ? Le film est d’ailleurs particulièrement intéressant parce qu’il présente deux mouvements opposés. Le Major cherche à savoir si elle peut exister indépendamment de son corps. À l’inverse, le Puppet Master, intelligence artificielle devenue consciente, cherche à acquérir un corps. L’un rêve de s’affranchir de l’incarnation ; l’autre découvre qu’une existence purement désincarnée demeure incomplète.
Derrière le récit futuriste réapparaît ainsi une question aussi ancienne que la philosophie elle-même : qu’est-ce qu’une personne humaine ?
Et c’est précisément ici que la science-fiction devient intéressante. On la présente souvent comme une littérature de l’avenir ; elle est aussi, bien souvent, une littérature de l’homme. Lorsqu’un auteur imagine une intelligence artificielle, un clone, un cyborg ou un monde virtuel, il est presque inévitablement conduit à s’interroger sur la place de l’homme dans cet univers nouveau.
La technologie n’est alors qu’un prétexte. Derrière les robots, les intelligences artificielles ou les hommes augmentés se cache toujours la même interrogation : qu’est-ce qui fait qu’un homme demeure un homme ?
Matrix nous parle moins des machines que de notre rapport au réel ; Blade Runner, de la conscience et de la personne ; Ghost in the Shell, de l’identité et de l’incarnation. Ces œuvres ne sont pas des traités de philosophie. Elles ne prétendent pas apporter des réponses définitives. Mais elles accomplissent quelque chose de précieux : elles font surgir des interrogations que notre époque peine parfois à formuler directement.
Peut-être est-ce là ce qui donne à certaines œuvres de science-fiction leur profondeur : en imaginant ce que pourrait devenir le monde de demain, elles révèlent des interrogations bien plus anciennes sur la personne humaine…