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Retrouver le sens de l’homme

À mesure que nos connaissances ont augmenté, beaucoup ont pu croire que le mystère de l’homme reculait peu à peu. Et pourtant plus la technique a progressé, moins on s’est trouvé capable de définir ce qu’est l’homme. On se trouve souvent gêné aujourd’hui face aux évolutions ou améliorations proposées (jusqu’aux exosquelettes, puces cérébrales…) par la technologie numérique et médicale… Pour conserver un critère de discernement sûr, il faut retrouver le sens de l’homme.

Pendant longtemps, les outils ont principalement prolongé les capacités physiques de l’homme. Le marteau augmentait la force de la main. Le télescope prolongeait la vision. La voiture augmentait notre capacité de déplacement.

L’intelligence artificielle introduit quelque chose de nouveau. Elle ne se contente plus d’assister certaines actions physiques ; elle intervient dans des activités que nous considérions jusqu’ici comme proprement intellectuelles : rechercher, mémoriser, synthétiser, traduire ou rédiger.

Ainsi la question de l’homme ne se pose pas seulement lorsque la technique transforme le corps ; elle se pose également lorsqu’elle modifie notre rapport à nos propres facultés.

Cette évolution nous oblige à redécouvrir une intuition fondamentale de la philosophie classique. Pour Aristote comme pour saint Thomas, les facultés humaines se perfectionnent par leur exercice. On devient musicien en jouant, prudent en exerçant son jugement, savant en étudiant. Une faculté qui n’est jamais utilisée finit par s’affaiblir.

Le GPS fournit un exemple simple. En nous aidant à nous orienter, il rend d’immenses services. Pourtant, beaucoup constatent qu’ils développent moins spontanément leur mémoire des itinéraires ou leur sens de l’orientation. L’intelligence artificielle nous place devant une interrogation comparable. Augmente-t-elle nos facultés ou risque-t-elle parfois de nous dispenser de les exercer ?

La réponse n’est sans doute pas univoque. Utilisée comme un simple substitut, elle peut conduire à une forme d’atrophie de certaines facultés. A l’inverse, utilisée comme un outil d’approfondissement, elle peut au contraire favoriser leur développement.

Les débats contemporains cherchent souvent à répondre à une autre question : jusqu’où peut-on transformer l’homme ? Jusqu’où peut-on augmenter ses capacités ? Pourtant, cette manière de poser le problème risque d’être insuffisante.

La question décisive est peut-être ailleurs : en vue de quoi l’homme existe-t-il ? Car c’est seulement en connaissant la finalité de l’homme que l’on peut comprendre ce qu’il est, et c’est en comprenant ce qu’il est que l’on peut discerner quelles transformations servent sa nature et lesquelles prétendent la redéfinir.

Les limites ne sont donc jamais premières ; elles découlent toujours de la nature de l’homme, elle-même éclairée par sa finalité. Lorsque cette hiérarchie est inversée, les limites cessent d’apparaître comme les conséquences d’une nature ; elles deviennent elles-mêmes l’objet d’interminables discussions.

Tant que la technique demeure ordonnée au bien intégral de la personne et au déploiement de sa nature, elle reste au service de l’homme. Lorsqu’elle ne cherche plus à servir la nature humaine mais à la redéfinir, elle entre dans une logique différente.

La véritable question n’est donc pas seulement celle de la puissance de l’outil, mais du type d’homme que son usage contribue à former. Car une technique ne se juge pas uniquement à ce qu’elle permet de faire, mais aussi à la manière dont elle contribue — ou non — à notre accomplissement.

Retrouver le sens de l’homme

Au terme de cette réflexion, le transhumanisme apparaît sous un jour quelque peu différent. Nous le présentons souvent comme une fascination excessive pour la technique. Pourtant, la technique n’est peut-être pas le véritable problème. Car derrière les débats sur l’intelligence artificielle, l’homme augmenté ou le transhumanisme se cache peut-être une question plus fondamentale encore. Une civilisation ne cherche pas son salut dans les machines sans raison : elle le fait généralement lorsqu’elle ne sait plus très bien où le chercher ailleurs.

Les réflexions menées dans nos précédents articles nous avaient conduits à constater un double oubli : celui de ce qui fait la grandeur propre de l’homme et celui de sa vocation ultime. Ces deux oublis semblent avoir une origine commune : nous avons progressivement cessé de penser l’homme à partir de sa finalité.

À mesure que la question du sens s’est effacée, les questions de nature et de vocation sont devenues plus difficiles à formuler. Comment savoir ce qu’est l’homme lorsque l’on ne sait plus en vue de quoi il existe ? Comment comprendre sa destinée lorsque sa nature elle-même devient problématique ?

L’animalisme et le transhumanisme apparaissent alors comme deux tentatives opposées pour répondre à une même difficulté. L’un cherche la vérité de l’homme dans son origine biologique. L’autre dans son avenir technologique. Mais tous deux témoignent finalement de la persistance d’une question que notre époque peine à résoudre : qu’est-ce qu’un homme ?

Le christianisme apporte ici une réponse singulière. L’homme n’est ni réductible à son origine ni défini par ce qu’il pourrait devenir. Il est une créature appelée, dont la destinée ultime ne se trouve ni dans la puissance ni dans la performance, mais dans la participation à la vie même de Dieu.

Le véritable enjeu n’est donc peut-être pas seulement notre rapport à la technique. Il est aussi celui de notre espérance. Car lorsqu’une civilisation oublie ce à quoi l’homme est appelé, elle finit naturellement par chercher son salut dans ce qu’elle est capable de fabriquer.

Peut-être est-ce là la racine commune des débats qui traversent aujourd’hui notre époque. Nous cherchons avec passion ce que l’homme pourrait devenir, alors même que nous peinons de plus en plus à dire ce qu’il est. Or la question de sa destinée ne peut être longtemps séparée de celle de sa nature.

Retrouver le sens de l’homme ne signifie pourtant pas prétendre résoudre définitivement l’énigme humaine. Nous pouvons progresser dans sa connaissance. Nous pouvons mieux comprendre sa nature, sa vocation et sa destinée. Mais l’homme demeure toujours plus grand que les définitions que nous tentons de lui donner. Non parce que nous renoncerions à le comprendre, mais parce qu’il porte en lui quelque chose du mystère même de son Créateur.

Peut-être est-ce d’ailleurs l’une des grandes leçons que nous pouvons tirer des débats contemporains sur la technique. Plus nos machines deviennent puissantes, plus elles nous obligent à redécouvrir ce qui, en l’homme, ne se laisse pas réduire à un mécanisme, à une fonction ou à une performance.

L’enjeu n’est donc pas seulement de retrouver une juste compréhension de l’homme, mais aussi une juste manière de le regarder. À travers ces débats contemporains, ce n’est donc pas seulement  la conception de l’homme qui est en jeu, mais aussi l’espérance qui oriente son existence. Car ce n’est qu’à la lumière de Dieu que l’homme devient pleinement intelligible.

Et c’est peut-être seulement en retrouvant cette contemplation émerveillée de l’homme créé, appelé et aimé par Dieu que nous pourrons porter un regard juste sur les promesses de la technique et retrouver une véritable espérance.

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