Dans la première partie de notre réflexion, nous avons montré que la vision chrétienne de l’homme s’appuie sur la considération de sa nature, qui n’est pas vue comme une limite ou une contrainte mais comme une orientation, pointant vers notre véritable but, notre fin ultime. Ainsi, le christianisme n’évalue pas la valeur d’un être à sa performance, il affirme même que la vulnérabilité peut devenir le lieu de l’amour. C’est ici qu’apparaît la différence fondamentale entre le projet transhumaniste et le projet chrétien : l’homme n’a pas à être augmenté mais à être restauré, par la grâce qui le conforme au Christ.
Une ambition plus haute que le transhumanisme
C’est précisément ici que le paradoxe apparaît : le christianisme est souvent accusé de limiter l’homme tandis que le transhumanisme apparaît comme le champion de son dépassement. Pourtant, lorsque l’on considère la finalité proposée par chacun, la perspective s’inverse.
Le christianisme ne propose pas une version plus ambitieuse du projet transhumaniste. Il ne promet pas un homme plus rapide, plus intelligent ou plus performant. Il ne s’agit pas d’un degré supérieur d’existence humaine qui viendrait simplement dépasser les ambitions de la technique. La différence est plus profonde.
Le transhumanisme part d’une conviction simple : l’homme peut et doit dépasser certaines de ses limites grâce à la technique. Le christianisme emprunte un chemin très différent. Il ne voit pas la nature humaine comme une réalité à reconstruire, mais comme une réalité bonne, déjà orientée vers son accomplissement. Cet accomplissement n’est pas le fruit d’une augmentation de ses capacités, il est reçu comme un don. La grâce n’est pas une version améliorée de l’homme, elle est une participation à la vie même de Dieu.
C’est ici qu’apparaît toute la différence entre les deux perspectives. Le transhumanisme demeure finalement dans l’ordre des capacités naturelles. Il rêve d’un homme qui verrait davantage, connaîtrait davantage, vivrait davantage ou maîtriserait davantage son environnement. Mais son horizon reste celui de l’homme lui-même.
Le christianisme annonce autre chose. Il ne promet pas simplement une extension des facultés humaines. Il affirme que l’homme, composé d’un corps et d’une âme, est appelé à un accomplissement qui dépasse infiniment ses seules capacités naturelles : la communion avec Dieu et la participation à sa vie même.
Il ne s’agit donc pas d’une différence de degré mais d’une différence de nature (et de « surnature »).
Le transhumanisme repose sur une intuition profondément humaine : l’homme est appelé à davantage que ce qu’il est aujourd’hui. Sur ce point, le christianisme pourrait presque lui donner raison. Lui aussi affirme que l’homme n’est pas fait pour demeurer enfermé dans son état présent. Mais toute la différence réside dans la manière de comprendre cet accomplissement.
Là où le transhumanisme promet davantage de puissance, le christianisme promet davantage d’Être.
Cette formule demande à être précisée. Il ne s’agit évidemment pas d’opposer deux réalités de même nature. La puissance technique demeure de l’ordre de ce que l’homme peut faire : vivre plus longtemps, connaître davantage, accroître ses capacités ou repousser certaines limites biologiques. Le regard reste tourné vers l’homme et vers ses propres possibilités.
L’Être, au contraire, désigne ici la participation à la vie même de Dieu que la tradition chrétienne appelle la grâce. L’homme n’est pas seulement appelé à devenir une version améliorée de lui-même. Il est appelé à recevoir une vie qui le dépasse infiniment. Là où le transhumanisme cherche l’augmentation de l’homme, le christianisme annonce son élévation.
Le transhumanisme promet toujours davantage ; le christianisme promet une fin au sens noble du terme : un accomplissement.
La plénitude ou l’obsolescence
Cette différence éclaire également un paradoxe rarement souligné. Comme l’a notamment relevé Fabrice Hadjadj, le transhumanisme se présente souvent comme une réponse à l’obsolescence de l’homme : nos limites biologiques, notre vulnérabilité, notre vieillissement ou notre mortalité seraient autant de défauts qu’il conviendrait de corriger.
Mais quelle est la conséquence d’une telle logique ? L’homme augmenté d’aujourd’hui deviendra inévitablement l’homme dépassé de demain. Chaque amélioration appelle une amélioration nouvelle, chaque augmentation prépare déjà la suivante. Le remède proposé à l’obsolescence engendre ainsi une nouvelle forme d’obsolescence. D’une certaine manière, le transhumanisme remplace l’homme par un homme 2.0, mais cet homme 2.0 sera lui-même dépassé par un homme 3.0, puis 4.0, et ainsi de suite. Le projet qui prétend libérer l’homme de l’obsolescence finit paradoxalement par l’institutionnaliser.
L’homme transhumaniste demeure condamné à une insatisfaction permanente. Il n’est jamais pleinement accompli puisqu’une version plus performante de lui-même semble toujours possible. Son horizon est celui d’une amélioration indéfinie, mais jamais celui d’une plénitude.
La perspective chrétienne est radicalement différente : l’homme n’est pas appelé à entrer dans une course infinie à l’amélioration de ses capacités ; il est appelé à participer à une réalité infinie qui le dépasse : la vie même de Dieu. Là où le transhumanisme promet une succession indéfinie de mises à jour, le christianisme annonce une plénitude. L’homme augmenté est toujours provisoire parce qu’une augmentation nouvelle demeure possible. L’homme restauré n’est jamais obsolète, parce que sa fin n’est pas une performance supérieure mais la communion avec Celui qui est infiniment parfait.
Redécouvrir notre vocation
Peut-être est-ce là le véritable enjeu de notre époque : nous n’avons pas seulement oublié ce qu’est l’homme, nous avons parfois oublié ce à quoi il est appelé.
À force de regarder l’homme comme un projet à optimiser, nous risquons de perdre de vue la grandeur de sa vocation. À force de chercher comment l’améliorer, nous oublions de nous demander pourquoi il existe.
Le problème fondamental n’est peut-être pas que nous admirions trop la technique. Il est que nous avons cessé de nous émerveiller devant l’homme, et plus encore devant la destinée que Dieu lui propose. Car le christianisme n’annonce pas seulement que l’homme possède une dignité particulière, il affirme quelque chose de plus audacieux encore : l’homme est appelé à participer à la vie même de Dieu.
On reproche souvent au transhumanisme de promettre trop : le véritable paradoxe est peut-être inverse. À côté de la promesse chrétienne, ses ambitions apparaissent soudain sous un jour nouveau : le problème du transhumanisme n’est peut-être pas qu’il promet trop, mais qu’il ne promet pas assez.
À force de nous émerveiller de ce que l’homme peut fabriquer, nous risquons d’oublier de nous émerveiller de ce qu’il est… et plus encore de ce qu’il est appelé à devenir :
« Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu. »