« L’homme est appelé à devenir Dieu… »
À première vue, cette affirmation pourrait figurer en tête d’un manifeste transhumaniste : après tout, notre époque ne cesse de rêver d’un homme augmenté, libéré de ses limites biologiques et maître de son propre destin. Pourtant, cette formule n’est pas née dans un laboratoire de la Silicon Valley ; elle est attribuée à saint Athanase, Père de l’Église du IVe siècle : « Dieu s’est fait homme pour que l’homme devienne Dieu. »
Cette ressemblance est troublante : le christianisme et le transhumanisme semblent tous deux affirmer que l’homme est appelé à davantage que sa condition présente. Mais parlent-ils réellement de la même chose ?
Dans un précédent article consacré à l’intelligence artificielle, nous nous étions arrêtés sur une formule de l’offertoire de la messe traditionnelle évoquant l’homme « admirablement créé et plus admirablement restauré encore ». Face aux promesses de l’IA, il s’agissait avant tout de redécouvrir la grandeur de la nature humaine. Mais cette formule liturgique contient une seconde affirmation tout aussi étonnante : l’homme n’est pas seulement admirablement créé. Il est appelé à être plus admirablement restauré encore.
Dès lors, la question n’est plus seulement : qu’est-ce que l’homme ? Elle devient : à quoi est-il appelé ? Car si le transhumanisme se trompe sur l’homme, ce n’est peut-être pas seulement parce qu’il méconnaît sa nature. C’est peut-être aussi parce qu’il oublie sa vocation.
Une fascination révélatrice
Le transhumanisme exerce aujourd’hui une fascination qui dépasse largement les cercles scientifiques ou technologiques. L’idée d’augmenter les capacités humaines, de repousser la maladie, la vieillesse ou même la mort rencontre un écho profond dans notre imaginaire contemporain.
Cette fascination mérite d’être interrogée, car le transhumanisme ne séduit pas uniquement parce qu’il propose de nouvelles technologies. Il séduit parce qu’il touche à une aspiration profondément humaine : le désir d’un accomplissement plus grand que notre condition présente.
« Autrefois, nous levions les yeux vers les étoiles et nous nous demandions quelle était notre place dans l’univers. Aujourd’hui, nous regardons le sol et nous nous inquiétons de notre place dans la boue. » Cette phrase du film Interstellar résume peut-être assez bien l’évolution de notre regard sur l’homme. Bien sûr, notre époque continue de s’interroger sur l’homme, mais quelque chose semble avoir changé dans la nature même de ces questions.
Pendant des siècles, la philosophie et la théologie se sont demandé ce qu’était l’homme, d’où il venait et vers quoi il était appelé ; aujourd’hui, nous continuons à nous poser des questions sur l’homme, mais qui concernent davantage ses performances, ses capacités ou son optimisation, le regard s’est déplacé. Nous cherchons moins à comprendre sa finalité qu’à améliorer sa condition présente. Nous continuons à parler de dépassement, mais nous avons parfois oublié de nous demander dans quelle direction ce dépassement devait nous conduire.
D’une certaine manière, un transhumaniste et un chrétien partagent une même intuition : tous deux refusent de considérer la condition présente de l’homme comme son horizon ultime, tous deux perçoivent que l’homme est appelé à davantage que ce qu’il expérimente aujourd’hui.
La différence apparaît lorsque l’on cherche à définir la nature de ce « davantage ».
Une nature ou une promesse ?
Le christianisme est souvent présenté comme une vision restrictive de l’homme parce qu’il affirme l’existence d’une nature humaine.
Pour beaucoup de nos contemporains, la nature humaine n’est plus perçue comme un don à recevoir, mais comme une contrainte dont il faudrait s’affranchir. Le transhumanisme pousse cette logique jusqu’à son terme. Si la nature humaine n’est qu’un ensemble de contraintes biologiques, alors le progrès consistera naturellement à les corriger, les dépasser ou les remplacer.
Mais la tradition chrétienne regarde les choses autrement : la nature humaine n’est pas une prison. Elle est une promesse. Elle n’est pas un obstacle à surmonter mais le point de départ d’un accomplissement.
Pour la pensée classique, la nature d’un être indique déjà quelque chose de sa finalité. Prenons un exemple simple : lorsqu’on observe un gland, on comprend spontanément qu’il est ordonné à devenir un chêne, personne n’imagine qu’il pourrait devenir un rosier ou un pommier. Sa nature indique déjà, en quelque sorte, la direction de son développement.
Il en va de même pour l’homme. Comprendre ce qu’il est permet de s’interroger sur ce vers quoi il tend naturellement et sur ce pour quoi il est fait. La véritable question n’est donc pas seulement : que peut devenir l’homme ? Elle est d’abord : pour quoi est-il fait ?
La dignité humaine ne repose pas sur la performance
Cette différence de perspective n’est pas sans conséquence.
La logique technicienne tend naturellement à évaluer les êtres selon leur fonctionnalité, leur efficacité ou leurs performances. Le risque est alors de croire que la valeur d’une personne dépend de ce qu’elle est capable de faire.
Pourtant, notre expérience la plus élémentaire nous dit le contraire. Personne ne regarde un nouveau-né en calculant sa productivité future. Personne n’aime une personne âgée pour son efficacité. Nous ne cessons pas de reconnaître la dignité d’un malade parce que certaines de ses facultés sont diminuées. Nous savons intuitivement que la valeur d’un être humain ne repose pas sur sa performance.
Le christianisme va même plus loin ; il affirme que la fragilité peut devenir le lieu de l’amour, que la dépendance n’abolit pas la dignité et que la faiblesse elle-même peut révéler une grandeur spirituelle. Cette intuition atteint son sommet dans l’Incarnation : le Christ ne manifeste pas sa gloire par la puissance ou la domination, il se révèle dans la pauvreté d’une naissance, dans la fatigue, dans les larmes et finalement dans la Croix.
Le mystère de l’Incarnation nous invite à regarder autrement notre propre condition : si Dieu lui-même a choisi d’assumer notre humanité plutôt que de la contourner, alors la fragilité n’est peut-être pas un obstacle à notre accomplissement ; elle peut devenir le lieu même où Dieu vient nous rejoindre.
Là où notre époque admire volontiers l’autonomie, la maîtrise et la performance, le christianisme ose affirmer que la grandeur de l’homme peut aussi se révéler dans sa vulnérabilité.
L’homme augmenté ou l’homme restauré
C’est ici qu’apparaît la différence fondamentale entre le projet transhumaniste et le projet chrétien. Tous deux partagent en apparence une même intuition : l’homme est appelé à davantage ; mais ils divergent profondément sur la manière de comprendre cet accomplissement.
Le transhumanisme promet un homme augmenté. Il cherche à accroître ses capacités, à voir davantage, vivre davantage, calculer davantage ou maîtriser davantage. Son horizon demeure celui de la puissance.
Le christianisme annonce quant à lui un homme restauré. Il ne promet pas simplement une amélioration des performances humaines mais une guérison et un accomplissement de l’homme tout entier.
La différence apparaît plus clairement si l’on reprend l’exemple du gland : le gland devient davantage lui-même en devenant chêne. Son accomplissement ne consiste pas à devenir autre chose que ce qu’il est. Il ne devient ni un rosier ni un pommier. Il atteint sa plénitude en réalisant ce qui était déjà inscrit dans sa nature, être chêne.
Le projet transhumaniste tend parfois à penser l’accomplissement humain autrement. L’homme ne serait plus appelé à devenir pleinement homme mais à dépasser sa condition humaine elle-même grâce à la technique.
La vision chrétienne suit une logique différente. L’homme restauré par la grâce ne cesse pas d’être homme. Selon la formule classique de saint Thomas d’Aquin, la grâce ne détruit pas la nature ; elle la suppose, la guérit, la perfectionne et l’élève. Puisque l’homme parfait est le Christ, plus on lui devient conforme par la grâce, plus on devient homme. L’accomplissement chrétien n’est donc pas l’abandon de l’humain mais sa plénitude.
C’est ici qu’apparaît la différence fondamentale entre le projet transhumaniste et le projet chrétien…