Histoire extraite du Petit Guide d’Oraison récemment publié par Sébastien Cairn. Ouvrage qui n’est pas tant un “livre de recettes” sur l’oraison qu’un ensemble d’ingrédients pour composer un menu à son goût et entrer dans le coeur à coeur régulier avec le Seigneur : 11 histoires pour les 11 premiers jours, afin de se lancer dans un rythme quotidien d’oraison.
Écrivain et chauffagiste, marié et père de six enfants, Sébastien Cairn nous fait l’amitié et l’honneur de publier l’un des récits à travers lesquels il fait partager son amour de l’oraison. On retrouvera encore d’autres histoires sur sa chaîne YouTube.
Vous voici au premier jour de votre aventure sur le chemin de l’oraison. Premier jour : première histoire. C’est l’histoire qui vous pose la bonne question.
Cette histoire est-elle vraie ? Je connais celui qui connait l’homme à qui elle est arrivée. C’est du seconde main. Je pense personnellement que les faits sont vrais, même si j’ai dû recomposer le paysage autour. Si jamais cette histoire, qui est un peu folle, vous paraît trop folle pour être vraie, prenez-la comme un conte spirituel.
Au Moyen-Orient, un étudiant chrétien va voir un prêtre pour lui dire : « J’ai des questions sur la prière. » Après quelques échanges, le prêtre lui dit : « Nicolas, moi, je ne peux pas t’aider. Mais va au mont Athos. Là-bas, trouve le monastère Saint-Paul, et demande le frère Amédée. Il parle notre langue, il pourra t’aider. ».
Nicolas estime que le voyage en vaut la peine, et le prix. Il décide d’y aller. Pour entrer au mont Athos, il faut un passeport athonite. Seuls les hommes y sont acceptés. Sur place, on voyage principalement à pied. Il obtient son passeport, fait le voyage et arrive à pied au monastère Saint-Paul. Il demande frère Amédée, qui vient le rencontrer.
Après un bref échange, frère Amédée lui répond : « Pardon Nicolas, je ne peux pas vous aider. Mais restez au monastère ce soir. Demain, vous prendrez ce chemin. En montant, vous arriverez au pied d’une falaise, dans laquelle il y a une grotte. Il y a une porte. Un moine vit là. Il parle notre langue : il pourra vous aider. »
Nicolas reste. Le soir, il assiste à l’office magnifique. Les chants sont en grec ancien. Il n’y comprend rien.
Le lendemain matin, il prend le chemin vers la montagne. Il le suit pendant un long moment et arrive au pied d’une falaise. Il voit la porte dans la falaise, s’approche et toque. Personne ne répond. Il toque à nouveau. Toujours personne. Il attend encore, et toque encore. Pas une seule voix humaine. Bruits de la nature. Pas un bruit de pas. Rien. Les oiseaux chantent, le vent fait bruire les feuilles et souffle doucement sur sa joue. L’étudiant attend.
Après une heure sur place, il reprend le chemin de la descente en colère : « C’est quoi ce bazar ? Je voulais parler de la prière et on m’envoie au bout du monde parler à un moine qui n’est pas là ? » Quand il arrive au monastère, il demande à nouveau frère Amédée.
— Alors, demande frère Amédée, vous avez vu le moine ?
— Et bien non, il n’était pas là.
— Mais comment ça ? Il est toujours là, d’habitude.
— J’ai toqué trois fois, et personne n’a répondu.
— Ah, mais il est sourd, il faut entrer ! S’il ne répond pas quand vous toquez, vous entrez ! Restez au monastère ce soir. Vous pourrez y retourner demain.
Nicolas reste à nouveau un soir. Il assiste de nouveau à l’office. Il commence à reconnaître quelques visages parmi les frères. « Ça chante tout le temps », se dit-il, pendant l’office.
Le lendemain, il reprend le chemin. Il n’avait pas réalisé la veille à quel point cela montait. Il fait chaud. La falaise se dessine, puis la porte. Il s’approche, toque fort : « Frère ? » Personne ne répond, comme la veille. Il frappe à nouveau, et appelle encore une fois. Comme la veille, les oiseaux des environs sont la seule réponse sonore à ses appels. Il tend alors la main et ouvre la porte : « Frère ? Bonjour ? » Lui qui était dans la grande lumière extérieure, doit maintenant faire un effort pour discerner les formes dans l’obscurité de la grotte. Peu d’objets y sont. Et oui, il y a quelqu’un là-bas. Au sol, il devine la forme d’un homme allongé sur le ventre, devant une grande croix : « Frère ? Bonjour ? »
La forme d’homme ne bouge pas. Nicolas s’approche et peut voir le crâne chauve du moine, le front face au sol : « Frère ? Bonjour ?… On m’a dit que vous pourriez m’aider ? » Il peut maintenant voir le vieux tissu de l’habit du moine. «Frère ? » Il se demande si le moine est mort, ou s’il est tellement plongé dans la prière qu’il ne l’entend pas. Dans le silence et l’obscurité, il regarde : le moine respire. Nicolas voit son dos se lever et se baisser, dans une respiration lente et régulière. Nicolas se dirige alors vers la porte et ressort. Il rentre au monastère. Frère Amédée l’interroge :
— Alors, vous l’avez vu ?
— Oui, je l’ai vu, mais il ne répondait pas. Je suis entré comme vous me l’aviez dit. Je l’ai vu. Il priait allongé au sol, mais il ne m’entendait pas.
— Ah, mais je vous avais dit qu’il était sourd. Il faut le secouer. Vous lui attrapez la manche et vous le secouez. N’hésitez pas. Retournez-y demain.
Nicolas se sent pris au piège. « Combien de jours ce manège va-t-il encore durer ? » se demande-t-il. Il voudrait que l’affaire soit conclue, mais il ne peut pas abandonner maintenant. Comme frère Amédée le regarde, semblant attendre une réponse, Nicolas dit : « Très bien, merci pour votre accueil. »
Le lendemain, arrivé à la grotte, il entame le scénario devenu habituel : toquer, attendre, appeler, attendre, pousser la porte. Comme la veille, l’obscurité de la grotte demande un temps d’accommodation.
La fraîcheur de l’intérieur contraste aussi avec la chaleur extérieure. Le moine, lui, est toujours là. Il semble n’avoir pas bougé. Son seul mouvement depuis la veille semble être sa respiration. Un va-et-vient incessant devant la grande Croix de bois.
— Frère ? Bonjour ?
Nicolas lui touche le bras et le secoue un peu. Le vieux moine se met debout avec la rapidité d’un gymnaste. Il plante ses yeux dans ceux de Nicolas.
— Bonjour frère, c’est frère Amédée qui m’a dit que vous pourriez m’aider.
— Bonjour, je t’écoute.
— J’ai des questions sur la prière.
— Viens, suis-moi.
Et le vieux moine sort de la grotte en hâte. Nicolas le suit. Le moine prend le chemin de la descente. Nicolas le suit. Le vieux moine marche vite. L’étudiant peine à le suivre. Ils dévalent, à allure rapide, longtemps. Le mont Athos est une péninsule plantée dans la mer. Ils sont en fait en train de rejoindre la côte. Arrivé dans une petite crique, le vieux moine enlève sa tunique et saute à l’eau. Il nage vers le large. Nicolas est déboussolé. « Ok, il doit vouloir me dire un truc, me faire comprendre quelque chose. C’est peut-être un rite. » pense-t-il.
Il ôte ses habits, et saute en caleçon à la mer. Il faut suivre le moine, qui est déjà loin du rivage. Peu après, le moine arrête de s’éloigner et se retourne. Nicolas le rejoint. Quand il est proche, le vieux moine lui met les mains sur la tête. Nicolas se laisse faire. Et le vieux moine appuie. Nicolas, sous l’eau, se dit : « Il doit vouloir me faire comprendre quelque chose. Ça doit être un rite. » Mais rien ne se passe. Et très vite, l’air lui manque. Il veut remonter mais le vieux moine l’enfonce davantage. L’air manque. Nicolas commence à paniquer. Tout va vite… la panique, les cris, le moine qui enfonce, Nicolas qui défaille, et le moine qui le remonte. Nicolas, en toussant, est ramené sur la côte par le vieux moine qui le dépose sur le rivage. Toute la colère de Nicolas se déverse sur le moine :
— Mais vous êtes fou ! Vous avez failli me noyer ! Moi, je viens parce que j’ai des questions sur la prière, et vous, vous me noyez !
Il hurle, trempé et tremblant, plein de rage. Il a fait tout ce chemin, attendu tout ce temps, pour qu’un vieux fou le coule.
Alors le moine plante à nouveau son regard dans les yeux de Nicolas. Il y a de la force en lui :
— Quand tu étais sous l’eau, de quoi ton corps avait-il besoin ?
— Mais d’air évidemment ! On ne vous l’a jamais appris, qu’un corps sans air meurt ?
— Eh bien, reprit le vieux moine, ton âme, c’est pareil. Elle a besoin de prière pour vivre. Quand tu auras compris que ton âme a besoin de prière pour vivre comme ton corps a besoin d’air pour vivre, tu pourras revenir me voir pour me poser tes questions sur la prière. Dieu te bénisse, mon frère.
Le moine renfile sa tunique et reprend le chemin de la falaise aussi rapidement qu’à la descente, laissant Nicolas seul, en caleçon sur le rivage…
En ce premier jour sur le chemin de l’oraison, il est important que vous vous interrogiez vous-même, pour savoir quelle est votre motivation profonde. Vous êtes motivés pour l’oraison ? Oui ? Mauvaise réponse… Le vieux moine va venir vous donner une leçon à vous aussi. Il va venir vous tremper dans la mer pour vous faire passer de la « motivation » à la « soif vitale » de la prière. Il est tellement difficile de réaliser à quel point notre âme a soif de la prière. Il faut parfois un choc.
Comme un bébé à la naissance, qui respire pour la première fois, celui qui commence à prier commence à respirer dans son âme. Dans les bras de la sage-femme des âmes, Marie, il pousse un petit cri.
Allez ! À votre tour de respirer.