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« Jésus fut remué en ses entrailles »

Rosemoon, CC BY-SA 3.0 httpscreativecommons.orglicensesby-sa3.0, via Wikimedia Commons
Par l’incarnation, la miséricorde de Dieu est devenue tangible : elle qui existait de toute éternité en Dieu, qui s’était peu à peu dévoilée dans les récits et les prophéties de l’Ancien Testament, nous est révélée sensiblement, elle devient une personne.

Les « entrailles » de Dieu dans le Nouveau Testament

Nous avions vu que l’Ancien Testament, usait fréquemment du terme rahamim – « les entrailles » – pour qualifier physiquement la miséricorde divine. Le mot est repris en grec en plusieurs lieux des évangiles : σπλαγχνίζω (splanchnizō) – « être profondément ému, remué en son intérieur » – vient de σπλάγχνον (splanchnon), les entrailles. On retrouve ce terme en plusieurs lieux :

– durant la prédication de Jésus : « Voyant la foule, il fut ému de compassion pour elle, car ces gens étaient las et prostrés, comme des brebis qui n’ont point de berger » (Mt 9, 36).

– rencontrant le cortège funéraire du fils de la veuve de Naïm : « Voyant celle-ci, le Seigneur fut saisi de compassion pour elle et lui dit : ‘Ne pleure pas’ » (Lc 7, 13).

Le terme est parfois différent pour une même idée : lorsque Jésus accompagne Marie-Madeleine devant le tombeau de Lazare, il est profondément bouleversé – ἐμβριμάομαι (embrimaomai) – dans son esprit et troublé (Jn 11, 33).

Quand le Christ – Dieu fait homme – nous révèle la miséricorde du Père, il l’éprouve donc dans son corps (en vertu de l’Incarnation) mais plus précisément dans son cœur !

Le mouvement de l’amour

Le mouvement de l’amour, c’est Dieu qui s’approche de l’homme – et non l’inverse. C’est précisément ce que vient nous révéler le sens du mot « miséricorde » : le cœur de Dieu se penche sur notre misère.

On retrouve cette idée – avec encore le même mot – dans la parabole du fils prodigue, où le père du récit représente bien sûr le Père éternel : « Tandis qu’il était encore loin, son Père l’aperçoit et est pris de pitié (ἐσπλαγχνίσθη – esplanchnistè) ; il court se jeter à son cou et l’embrasse tendrement ». Dans cette parabole magnifique, la miséricorde apparaît comme une course de Dieu, qui s’origine dans ses « entrailles » – c’est à dire son cœur – pour se terminer à notre cou. Le Seigneur est ému jusqu’aux tréfonds par notre misère, et s’abaisse jusqu’à nous pour nous relever. Cet abaissement – cette course – a un terme : la croix ; son origine ou sa source, qui lui donne son mouvement, est le cœur transpercé du Christ.

Une course qui appelle notre élan

Cette course de Dieu vers nous appelle bien sûr en retour une course vers Dieu : « Venez à moi, vous tous qui peinez sous le poids du fardeau, et moi, je vous procurerai le repos. Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos pour votre âme. Oui, mon joug est facile à porter, et mon fardeau, léger » (Mt 11, 28-30).

C’est l’amour du Christ qui nous attire comme un aimant, nous dirige en particulier vers… son cœur : « Jésus debout s’écria : Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à Moi et qu’il boive, celui qui croit en Moi ! Comme dit l’Écriture, des fleuves d’eau vive couleront de son cœur » (Jn 7, 37). Jésus ne se contente pas d’appeler : il crie, car son cœur déborde, car les fleuves d’eau vive attendent l’ouverture de nos âmes pour s’épancher surabondamment. Il crie car il est « venu apporter un feu sur la terre » (Lc 12, 49) qu’il désire tant voir allumer mais il ne force pas : « Celui qui vient à moi n’aura jamais faim ; celui qui croit en moi n’aura jamais soif » (Jn 6, 35). Si notre réponse libre est sollicitée, ne nous figurons cependant pas que le mouvement qui nous dirige vers le cœur de Jésus soit de nous : « Personne ne peut venir à moi, si le Père qui m’a envoyé ne l’attire, et moi, je le ressusciterai au dernier jour » (Jn 6, 44) ; « Voilà pourquoi je vous ai dit que personne ne peut venir à moi si cela ne lui est pas donné par le Père » (Jn 6, 65).

Avoir faim et soif de l’amour du Christ

Le contexte des paroles de l’évangile de saint Jean que nous venons de citer doit être explicité :

– lors de la célébration de la fête des Tentes à Jérusalem (Jn 7), Jésus parle de cette eau vive, jaillissant de son cœur, qu’il appelle à boire. Il renvoie certainement à son échange avec la samaritaine (Jn 4), à qui il avait promis de donner une eau vive qui désaltèrerait pour toujours.

– lors du discours du pain de vie (Jn 6), tenu dans la synagogue de Capharnaüm après la première multiplication des pains, Jésus appelle à « manger sa chair et boire son sang », qui sont « une vraie nourriture » et une « vraie boisson », rassasiant définitivement et procurant la vie éternelle.

Dans l’Écriture, la faim et la soif sont fréquemment utilisées en métaphore pour exprimer les aspirations spirituelles des hommes : « Heureux ceux qui ont faim et soif de la justice car ils seront rassasiés » (Mt 5, 6). Celui qui peut venir combler ces désirs est Dieu lui-même. Dans les deux passages johanniques que nous avons considérés, le don de Dieu qui étanchera toute soif, cette eau vive jaillissante, est le Saint Esprit que Jésus enverra lorsqu’il sera glorifié, la nourriture et la boisson qui rassasieront tout désir sont le corps et le sang transsubstantiés qu’il donnera dans la sainte eucharistie.

La spiritualité du Sacré-Cœur nous oriente vers le Christ en révélant en nous cette faim et cette soif profondes mais souvent trop silencieuses. La révélation du Nouveau Testament invite les chrétiens à prêter attention à ces aspirations profondes ensevelies par la grâce au fond de leur âme.

Bien tard, je t’ai aimée, ô beauté si ancienne et si nouvelle,
bien tard, je t’ai aimée !

Et voici que tu étais au-dedans, et moi au-dehors,
et c’est là que je te cherchais,
et sur la grâce de ces choses que tu as faites, pauvre disgracié, je me ruais !

Tu étais avec moi et je n’étais pas avec toi ;
elles me retenaient loin de toi, ces choses
qui pourtant, si elles n’existaient pas en toi, n’existeraient pas !

Tu as appelé, tu as crié et tu as brisé ma surdité ;
tu as brillé, tu as resplendi et tu as dissipé ma cécité ;
tu as embaumé, j’ai respiré et haletant j’aspire à toi ;
j’ai goûté, et j’ai faim et j’ai soif ;
tu m’as touché et je me suis enflammé pour ta paix[1]Saint Augustin, Confessions, X, 27..

 

Car il y avait une faim en moi, dans mon intime privé de l’aliment intérieur, de toi-même, ô mon Dieu, et cette faim n’excitait pas mon appétit mais je n’avais aucun désir des nourritures incorruptibles ; ce n’était pas que j’en fusse gorgé mais plus j’étais à jeun, plus j’étais écœuré. C’est pour cela que mon âme ne se portait pas bien[2]Saint Augustin, Confessions, III, 1..

La contemplation des entrailles de miséricorde de Dieu, révélées et manifestées dans le Sacré-Cœur, appelle en nous l’amour : Dieu veut nous faire cadeau de son amour, et cet amour n’est pas autre chose que lui-même ; l’amour c’est de se donner, et il veut se donner à nous.

Références

Références
1 Saint Augustin, Confessions, X, 27.
2 Saint Augustin, Confessions, III, 1.
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