Le Pr. John Bergsma, ancien pasteur protestant, converti au catholicisme, docteur en Écriture Sainte de l’Université Notre-Dame (Indiana), professeur de théologie à la Franciscan University de Steubenville (Ohio), auteur de nombreux ouvrages, nous fait l’honneur et l’amitié d’une série d’articles sur l’Évangile de saint Jean. Nous arrivons au cinquième signe : la guérison de l’aveugle-né.
La fête des tabernacles
Le cinquième signe est donc la guérison de cet homme né aveugle, en Jn 9. Ce miracle a lieu pendant l’ancienne fête juive des tabernacles, qui avait commencé au début du chapitre 7 de l’Évangile selon saint Jean. Il est cependant utile d’en savoir un peu plus sur cette fête des Tabernacles, pour apprécier pleinement la signification de cette guérison.
La fête juive des Tabernacles (Soukkot) célébrait la présence de Dieu auprès du peuple d’Israël dans différents sanctuaires ou lieux saints au cours de son histoire — passée, présente et future : le Tabernacle (ou tente) du désert, construit par Moïse ; le Temple actuel (de l’époque), construit et reconstruit à Jérusalem ; et le Temple miraculeux du futur, que le Messie construirait.
Diverses prophéties de l’Ancien Testament annonçaient que ce Temple futur serait une source de lumière et d’eau pour toute la nation (Ez 47, 1-12 ; Jl 3, 18 ; Za 14, 6-8). Les Juifs organisaient donc des cérémonies de la lumière et de l’eau pendant cette fête des tabernacles, ou cabanes, qui durait une semaine. Pendant une semaine, ils allumaient d’immenses candélabres (ménorahs) dans les cours du Temple, si grands qu’il fallait que de jeunes prêtres grimpent sur des échelles pour les allumer. Puis, pendant la nuit, les prêtres venaient avec des torches et exécutaient des danses du feu. On dit que la lumière y était si intense que les gens disaient : « Il n’y a pas d’ombre à Jérusalem pendant la fête des Tabernacles. » Cela symbolisait le fait que le Temple était — ou du moins serait — une source de lumière pour le monde entier.
Le dernier jour de la fête des Tabernacles, les prêtres descendaient à la piscine de Siloé — la principale source d’eau de la ville de Jérusalem — et y remplissaient une cruche d’or avec de l’eau. Ils la portaient ensuite jusqu’au Temple et répandaient cette eau sur les marches de l’autel, créant ainsi une petite « source » artificielle qui s’écoulait depuis le coeur du Temple. Ce geste visait à mettre en scène les prophéties selon lesquelles, à l’avenir, un cours d’eau douce jaillirait du Temple et apporterait la vie à la toute la terre (Ez 47).
Les paroles de Jésus pendant la fête
Dans les chapitres 7 à 9 de saint Jean, Jésus parle de lui-même à la fois comme de la lumière et de l’eau. En Jn 7, le dernier jour de la fête des Tabernacles, Jésus se dresse, précisément le jour où l’on avait créé ce cours d’eau artificiel provenant du Temple, et déclare :
Si quelqu’un a soif, qu’il vienne à moi, et que celui qui croit en moi boive. Comme l’a dit l’Écriture : “Des fleuves d’eau vive couleront de son cœur” (Jn 7, 37-38).
Ce n’est pas le Temple de pierre, c’est Jésus lui-même qui est la source du cours d’eau vivifiant de Dieu. Le corps de Jésus est ce Nouveau Temple, et lors de sa crucifixion, nous verrons justement un flot de sang et d’eau jaillir de son corps-Temple.
De nouveau, en Jn 8, Jésus proclame :
Je suis la lumière du monde ; celui qui me suit ne marchera pas dans les ténèbres, mais il aura la lumière de la vie (Jn 8, 12).
Là encore, ce n’est pas le Temple de pierre, mais Jésus lui-même qui illuminera le monde entier.
Des paroles au signe : le miracle de Jn 9
Lorsque nous arrivons à Jn 9, Jésus accomplit un miracle, un « signe », dans lequel il utilise de l’eau pour apporter la lumière à un homme né aveugle. Jésus devient le nouveau Temple miraculeux pour cet homme pauvre ! Voici le récit de
Jn 9, 1-12 :
Jésus vit, en passant, un aveugle de naissance. « Maître, lui demandèrent ses disciples, est-ce que cet homme a péché, ou ses parents, pour qu’il soit né aveugle ? » Jésus répondit : « Ni lui, ni ses parents n’ont péché, mais c’est afin que les œuvres de Dieu soient manifestées en lui. Il faut, tandis qu’il est jour, que je fasse les œuvres de celui qui m’a envoyé ; la nuit vient, où personne ne peut travailler. Pendant que je suis dans le monde, je suis la lumière du monde. » — Ayant ainsi parlé, il cracha à terre, fit de la boue avec sa salive, puis il l’étendit sur les yeux de l’aveugle, et lui dit : « Va, lave-toi dans la piscine de Siloé (mot qui se traduit : Envoyé). » Il partit, se lava, et s’en retourna voyant clair.
Les voisins, et ceux qui l’avaient vu auparavant demander l’aumône, disaient : « N’est-ce pas là celui qui était assis et mendiait ? » Les uns répondaient : « C’est lui » ; d’autres : « Non, mais il lui ressemble. » Mais lui disait : « C’est moi. » Ils lui dirent donc : « Comment tes yeux ont-ils été ouverts ? » Il répondit : « Un homme, celui qu’on appelle Jésus, a fait de la boue, il l’a étendue sur mes yeux, et m’a dit : Va à la piscine de Siloé et lave-toi. J’y ai été, et, m’étant lavé, j’ai recouvré la vue. — Où est cet homme ? » lui dirent-ils. Il répondit : « Je ne sais pas. »
Une catéchèse magnifique sur le baptême
Or, tout ce signe constitue une magnifique catéchèse sur le sacrement du baptême. Comme cet homme, chacun de nous naît dans les ténèbres du péché originel. Ce n’était pas la faute de cet homme s’il était aveugle ; c’était quelque chose avec quoi il était né, mais dont il avait néanmoins besoin d’être guéri. Cela correspond au péché originel. Le péché originel est l’absence de la vie de Dieu dans notre âme, vie perdue par Adam et Ève. Autrement dit, nos premiers parents ont perdu le Saint-Esprit, et nous ne le retrouvons que par le baptême.
Tout le monde se demande pourquoi Jésus prend la peine de cracher et de faire de la boue. Apparemment, les Juifs de l’époque de Jésus avaient une certaine manière d’imaginer comment Dieu avait créé le premier homme. La Genèse dit : « Le Seigneur Dieu forma l’homme de la poussière du sol » (Gn 2, 7), mais la poussière ne s’agglomère pas naturellement, n’est-ce pas ? Il faut donc un peu d’humidité. Où trouver cette humidité ? La tradition juive, telle qu’elle se reflète dans les manuscrits de la mer Morte, imaginait que Dieu avait craché sur la poussière pour en faire de l’argile et façonner le corps d’un homme.
Le fait que Jésus crache et fasse de l’argile pour cet homme est un symbole puissant. Jésus rejoue la création d’Adam. La Nouvelle Création est un thème présent dès le premier verset de cet Évangile. Et la voici de nouveau : Jésus recrée cet homme. De même que le premier acte créateur de Dieu fut la création de la lumière, Jésus fait entrer la lumière dans le monde de cet homme en lui ouvrant les yeux.
Le baptême est une recréation. La forme antique du baptême consiste à plonger dans l’eau puis à en ressortir. Cela ressemble à l’histoire de la terre entière, qui était au commencement sous les eaux (Gn 1, 2), puis émergea sous la forme de terre sèche grâce à la puissance du « vent » ou de l’« Esprit » de Dieu.
Plus tard, Noé et sa famille firent l’expérience d’une « Nouvelle Création » lorsqu’ils traversèrent les eaux du déluge, puis virent la terre sèche émerger de nouveau lorsque Dieu envoya son « Esprit ».
De même, les Israélites furent recréés lorsqu’ils traversèrent la mer Rouge et en ressortirent de l’autre côté comme un peuple nouveau. Une génération plus tard, leurs enfants traversèrent le Jourdain et émergèrent de l’autre côté comme un peuple nouveau, dans la Terre promise.
Tous ces événements — la création, le déluge, la traversée de la mer Rouge, la traversée du Jourdain — s’appliquent à vous lorsque vous êtes baptisé. Le sacrement vous incorpore à cette histoire.
De l’histoire sainte à notre histoire
De nombreux contes pour enfants et films ont été créés autour de l’idée d’un livre magique — un livre qui vous aspire dans son récit dès que vous commencez à le lire. La Bible est, si l’on veut, comme l’ultime « livre magique » ; mieux encore, c’est le livre miraculeux. Et c’est en recevant les sacrements que nous devenons partie intégrante de cette histoire: les sacrements font de l’histoire biblique notre histoire personnelle.
Ce n’est pas seulement la boue qui guérit les yeux de l’homme. Jésus lui demande d’aller se laver à la piscine de Siloé, et cela est encore très significatif. La piscine de Siloé était l’endroit où les prêtres allaient chercher l’eau qu’ils versaient sur l’autel le dernier jour de la fête des Tabernacles. La piscine de Siloé recueillait les eaux du Gihon — l’unique source qui coulait en permanence et alimentait la ville de Jérusalem en eau. Le Gihon portait le nom de l’un des fleuves qui sortaient du jardin d’Éden. Dans la tradition juive, il était pratiquement considéré comme un fleuve sacré, dont les eaux étaient celles de la création. Il passait par un tunnel de quelques centaines de mètres creusé par le roi Ézéchias, puis débouchait dans la piscine de Siloé, qu’Hérode avait reconstruite en une magnifique piscine pavée, de la taille d’une piscine olympique, où tous les habitants de Jérusalem pouvaient venir chercher de l’eau ou se laver.
L’eau de Siloé symbolisait l’eau d’Éden. Et le nom « Siloé » signifie « envoyé », ce qui revêt deux sens en rapport avec le baptême. Tout d’abord, être baptisé, c’est être purifié en Jésus, qui est l’« Envoyé », celui que le Père a envoyé dans le monde. Ensuite, lorsque nous sommes lavés par le baptême, nous sommes nous-mêmes envoyés. Toute personne baptisée est en mission. Dieu nous confie à chacun la mission de partager avec les autres la Bonne Nouvelle de Jésus.
Le même ou un autre ?
Et lorsque cet homme revient après s’être lavé, il voit ! Ses anciens voisins ne savent pas quoi en penser. Ils discutent : certains affirment qu’il s’agit du même homme, tandis que d’autres disent que c’est quelqu’un d’autre qui ressemble simplement à l’ancien aveugle qui avait l’habitude de se tenir là. La réponse de l’homme lui-même est ambiguë : « Je suis ! », dit-il. La plupart des traductions vernaculaires lui font dire : « C’est moi », mais, dans la langue originale de l’Évangile, il est simplement écrit : « Je suis ! » Ses anciennes connaissances devaient être perplexes : « Qui es-tu ? Le même homme, ou un autre qui lui ressemble simplement ? » « Oui ! », aurait probablement répondu l’homme.
Et dans un certain sens, il est les deux. Oui, c’est le même homme qui avait l’habitude de s’asseoir ici et de mendier. Mais d’un autre côté, il est une création entièrement nouvelle, un homme nouveau qui ressemble simplement à l’ancien homme qui se tenait là auparavant. Et cela correspond au baptême, car après notre baptême, nous sommes à lafois la même personne et une personne différente de celle qui est entrée dans le baptistère ! Dans mon cas, après mon baptême, j’étais, dans un certain sens, toujours John Bergsma, le cinquième enfant d’Herbert et de Luella Bergsma. Mais, dans un autre sens, j’étais une création entièrement nouvelle, une créature dont la nature même avait été transformée par la réception du Saint-Esprit, et donc une personne nouvelle qui ressemblait simplement à l’enfant qui existait avant que les eaux du baptême ne soient versées sur lui. Comme le dit saint Paul : « Si quelqu’un est dans le Christ, il est une nouvelle création ! » (2 Co 5, 17).
C’est également le seul passage de l’Évangile selon Jean où quelqu’un d’autre que Jésus utilise l’expression « JE SUIS ». C’est le nom de Dieu que le Seigneur a révélé à Moïse en Exode 3, 14 : « Tu parleras ainsi aux enfants d’Israël : “JE SUIS m’a envoyé vers vous.” » Après le baptême, nous pouvons véritablement dire « JE SUIS » pour la première fois, parceque nous participons désormais à la nature divine et que nous possédons l’Esprit du grand « JE SUIS ». Nous commençons véritablement à exister pour la première fois, car seule la vie de Dieu est la véritable vie !
Une catéchèse pour le carême
Ainsi, tout ce récit du miracle en Jn 9 constitue une très, très belle catéchèse sur le sacrement du baptême. C’est pourquoi nous le lisons chaque année durant le carême, le mercredi après le quatrième dimanche, alors que les catéchumènes approchent des derniers moments de leur préparation baptismale.
